XV

PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE

Le duc de Parisis, quoiqu'il aimât profondément Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève.

La question d'argent n'était plus une question, parce qu'il se trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l'art de vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, même quand il n'en avait plus. Ce n'était pas certes un de ces faiseurs d'affaires qui se jettent comme des étourneaux—ou comme des oiseaux de proie—dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une grande sûreté de coup d'oeil. En attendant qu'il réalisât son rêve politique,—ambassadeur à Constantinople—il prouvait par l'exemple qu'il croyait à la durée de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses chevaux haut la main.

Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question d'Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n'y a pas de meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armée. Tu es le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit comme il a une idée par jour!»

Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne, deux coupes antiques étaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la source en laissant leur carte. Parisis disait que c'était de la plus stricte hospitalité.

S'il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de caractère, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en raillant un peu, comme si la vérité n'était jamais absolue: «Les muscles d'Hercule cachés sous la beauté d'Antinoüs.» On avait dit cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine.

Un jour qu'il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui rudoyait une femme; c'était une jeune Anglaise qui avait payé et qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule, l'assaillait d'épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie, car il n'était pas né réformateur et croyait qu'il est dangereux de déranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame était fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux. Mais le cocher s'était relevé furieux pour lui asséner un coup de poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna à toute sa colère, frappa le cocher sur la tête et le tua du coup.

«Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro de longue date.

Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu'il irait lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'émotion que s'il eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublié de donner mon nom à ce gentleman.—Soyez tranquille, dit quelqu'un dans la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu'il ne vous rencontre pas un jour ou l'autre.»

Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut maîtrisée comme par miracle.

Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impératrice ou l'avenue des Champs-Elysées avec la rapidité d'une locomotive, dans la sérénité des dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux. Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d'équipages de toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents. Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.

Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa volonté.

Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu'à la nature, cette mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire.

Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a pour soi la justice. Un soir qu'il était malade, son médecin, qu'il n'avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fièvre, les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté d'être.—Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la médecine.»

M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. «Oui, mon cher docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et vous déciderez que tout va mal dans l'État, mais que tout va bien chez moi.—En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance, promettez-moi de la prendre au sérieux.—Oui, mon cher docteur, à une condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne. Vous connaissez mon vin de Champagne?—Exquis, on ne le fait que pour vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!—Deux si vous voulez.»

Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.—Je vous promets, mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que diable! donnez-moi un quart d'heure de grâce.»

On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grâce. Il avait ses idées. Le docteur n'avait plus les siennes à la quatrième coupe.

Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui caressaient son front quand ses lèvres s'égaraient sur le cou.

Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis versa au docteur trois coupes de plus.

A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences.

A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu'on aille chercher un médecin, dit sa femme.—Non! s'écria-t-il avec fureur, qu'on aille chercher de Parisis!»

Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne.

Un des livres familiers à Octave était les Dames galantes de Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si naïvement railleurs: «J'ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le plus souvent à la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait pas reçue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas les femmes aussi—Èves—qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantôme doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces «très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de beaucoup de châteaux forts.

Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m'avoir fait naître dans le siècle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosières.