XIX
LES POIGNARDS D'OR
On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son nom.
Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.
Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa baguette.
Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes. Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.»
Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées.
Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris, eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que c'était par philosophie, mais c'était par amour.
Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup: «Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant autour de moi?—Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux qui tuent.»
Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les montrerai.—J'irai,» dit-elle.
Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit dans le bal.
Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis. «Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.»
Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.
Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux. «Je vous attendais, lui dit-il.—Eh bien, puisque je suis venue, expliquez-moi le jeu de vos poignards.»
Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous aux influences occultes? lui demanda-t-il.—Je crois à tout, même au diable, répondit-elle, d'un air brave.—Vous croyez aux jettatores?—Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou mauvaise, selon la première figure que nous voyons.—Eh bien, moi, j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions; les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais destin.—Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que j'aime.—Et comment faites-vous pour cela?—C'est bien simple: je leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du mal.»
Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous rencontrez.—Hormis vous.»
Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.»
Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.»
Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.
Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de vos poignards.»
On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il en prit un—un vrai bijou—pour le ficher dans sa belle chevelure brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds. «Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui me sauverait.»
Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas, malgré les prières de Parisis.
Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu.
Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une cellule, toute à son désespoir.
Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette folie.
Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se disant: «Autant moi qu'un autre.»
Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans l'amour.
A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits. Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or.
Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva la jeune fille baignée dans son sang.
Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle s'en était frappé le coeur.