XX

UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA

Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se résignait à se débarrasser des femmes,—en les prenant. Mais quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard.

Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend.

Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans l'amour.

Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,—pour ne pas l'appeler par son nom,—rencontra Parisis dans son dernier voyage aux courses d'Epsom.

En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le marquis d'Englesea et le prince Alfred.—Octave aimait mieux une femme bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils furent heureux en Angleterre.

Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il fallait laisser cela aux Anglais.

Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux chaussée du monde.

A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes.

Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente, femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient déjà passés pour elle.

Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques semaines et retomba malade.

Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes? C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a bu une bonne pinte.

Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les emporte avec le rameau brisé.

Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel «Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement. «—Elle est rue des Martyrs, 16—pour en faire encore des martyrs.»

Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle occupait un appartement de deux mille francs par mois,—quatre salons, ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,—dans la rue des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents francs par mois, c'était une vraie déroute.

Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.—Mlle Rebecca n'est plus ici. Elle est à l'hôpital Beaujon.»

Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette, tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde. Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, elle ne parla plus de vendre ses cheveux.»

Octave alla à l'hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'était un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro d'inscription, car en entrant à l'hôpital, on perd son nom, on n'est plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l'hôpital. Il n'avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaître Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient demandé ce nom et qu'il les avait vues s'arrêter salle Sainte-Claire au numéro 4. «Malheureusement, dit l'interne, le numéro 4 est à cette heure à l'amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette nuit, vous pouvez encore arriver à temps.—Arriver à temps!» murmura Parisis.

Il demanda comment elle était morte. L'interne répondit qu'elle était morte comme les autres. Et comme s'il fût frappé par un souvenir il ajouta: «C'était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?»

Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu'au bout. Clamart est l'amphithéâtre par excellence; c'est là que viennent tous les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y retrouver sa leçon d'anatomie.

On sait que l'amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de l'ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubépine. On y salue d'anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par la gelée. C'est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais les vivants n'y viennent. L'amphithéâtre est dans la forme des anciens cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre parterres à la française, séparés par une fontaine.

Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d'herbe fauchée. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les parterres lui souriaient par l'éclat des bouquets, mais il reconnut bientôt qu'il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires, survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres.

Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes, enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d'attente. Un mort d'hôpital qui n'est pas réclamé n'en a pas fini avec les pérégrinations et les aventures.

Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n'osait regarder, comme s'il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu'il cherchait.

Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de fumer.

Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur, cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait rire en attendant «l'heure de la distribution,» on ne reconnaît pas ici les gens à leur habit.»

En effet, c'est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l'âme, si elle voit ainsi son corps! Mais l'étude n'est-elle pas aussi une prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni une femme sous les yeux,—il a un sujet.

Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C'est qu'elle a été de la première distribution, dit le directeur, à moins qu'elle ne soit pas encore arrivée.»

Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les lèvres, l'autre était à peine à la dernière croûte de pain de son déjeuner.

Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu'il fût venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l'agitait: une fois de plus son esprit redescendait dans l'abîme du néant, comme pour y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon, j'avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais si je vous montre tout à l'heure au microscope une fourmi, vous reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout aussi merveilleusement imprimé que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le hasard est un grand maître.»

Survint un professeur célèbre: «Où est l'âme?» lui demanda Octave qui le connaissait bien.

Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas plus l'âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.»

Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l'opération de l'os maxiliaire. Tout à coup il s'écria: «La voilà!»

Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une dent pour mieux trancher la mâchoire. C'était un horrible spectacle. Il pâlit et s'approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs cheveux rouges, qui descendaient jusqu'à terre, humides et épars.

Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!—Oui!» dit Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là!

L'étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis avait reconnu Rebecca, ce n'était plus un sujet, c'était une femme.

Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.»

La lèvre supérieure avait été relevée; l'étudiant y appuya le doigt avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort lui avait imprimé.

Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu'à l'arrivée d'Octave, n'avait été vêtu que de la pudeur de la Science.

Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu. Il lui prit la main et la baisa doucement.

Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y mit cette épitaphe:

POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!