XVI
LE FESTIN DE MARBRE
Ce fut à peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette lettre courut à la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes, dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M. Beulé-les-Fouilles, secrétaire perpétuel de l'académie des beaux-arts.
«M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 décembre, à minuit.
«Les statues, sculptées par M. Monjoyeux, seront exposées à giorno.
«Avenue de l'Impératrice, 22.»
Quand M. de Parisis reçut cette invitation, il se dit: «Voilà Monjoyeux qui nous prépare un coup de théâtre. Il va nous prouver qu'il est un homme de génie; je ne manquerai pas à cette fête.»
Ce fut une vraie fête. On en parla beaucoup la veille; on en parla bien plus le lendemain; mais ce fut une fête sans lendemain.
Octave ne s'attendait pas à tant d'équipages devant l'hôtel. Il était allé le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eût beaucoup insisté pour être reçu, quoiqu'il eût remis d'un air victorieux cette carte célèbre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguère à M. de Morny et au comte d'Orsay, un domestique fort bien stylé vint lui dire que ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui aiguillonna d'autant plus sa curiosité.
A minuit, quand il fut annoncé dans le premier salon, il fut ébloui par les lumières, les femmes, les diamants; il connaissait l'hôtel, où durant deux hivers une étrangère célèbre avait reçu le beau monde parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons. Les étoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clésinger, on remarquait une marguerite à la fontaine, d'Ary Scheffer, et une Cléopâtre, de Gérôme, deux civilisations en contraste. Dans le grand salon plus sévère quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les panneaux. «Diable! mon cher, dit M. de Parisis à Monjoyeux, vous faites bien les choses.—N'est-ce pas? dit le comédien-sculpteur; l'habitude du théâtre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis très fier de votre approbation, à vous qui avez le plus charmant petit palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million à cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer une preuve de goût.—Si le goût était à la portée de tout le monde, il n'y aurait rien à faire. Mais je vais vous présenter à ma femme: la voyez-vous là-bas dans cette corbeille épanouie?—Oui, c'est le dessus du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue vivante.»
Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague souvenir. Il lui semblait la reconnaître comme à la rencontre des Champs-Elysées. «Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette Bretonne que Monjoyeux est allé épouser à Nantes.» Mme Monjoyeux lui rappelait une figure aimée en passant.
Il s'avança vers Mme Monjoyeux, ne s'inquiétant pas de déranger toutes les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla à tort et à travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste, de ses imprévus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut bientôt conquis toutes les femmes à son esprit railleur et charmant.
Octave avait pour politique de se mettre toujours du côté des femmes, disant que dans le papottage qui court sur les éventails, il y avait beaucoup plus de sagesse à recueillir que dans les phrases sentencieuses des hommes sérieux. Quand une femme cause, elle trahit l'éternel féminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boîte à bêtises, tout bouffi qu'il est de vanité. Et puis, comme disait Octave, du côté des femmes la bêtise elle-même a son prix. Il allait plus loin, il disait que la femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme, sous prétexte d'être un animal raisonnable, n'est en définitif qu'un animal.
M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaître une seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortège à Mme Monjoyeux. C'était la fleur des pois de cette société étrangère qui règne dans les Champs-Elysées et l'avenue de l'Impératrice, Havanaises, Péruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut s'adresser à ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. «C'est cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde parisien, a ouvert sa porte aux passagères des quatre mondes. Tant mieux, ce sont de jolis oiseaux très apprivoisés qui chantent sans trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser ce soir: je suis bien sûr qu'il n'y a pas une bégueule ici et qu'on pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille.»
Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait à reconnaître les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'était le tohu-bohu des premières représentations, avec quelques peintres et sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une première représentation? Il y avait là les critiques du lundi, les causeurs du samedi, les polémistes du dimanche, les chroniqueurs de toute la semaine. Il y avait là les gentilshommes du turf, les patriciens du Moulin-Rouge, du Café Anglais, de la Maison-d'Or; quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comédiennes; l'académie des beaux-arts et l'académie française étaient représentées par leurs plus jeunes étoiles. En un mot, tout Paris.
Un valet vint avertir que madame était servie. Monjoyeux pria Octave de donner le bras à sa femme, quoiqu'il eût là les personnages consacrés. M. de Parisis obéit avec sa grâce accoutumée; il ne faisait jamais de façons pour passer le premier: c'est un bon pli à prendre à Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalités qui s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache pourquoi. Les hommes s'étonnaient bien un peu de toujours voir Octave jouer le premier rôle, quand tant d'illustrations ne venaient qu'après lui; mais les femmes trouvaient cela très naturel: il était jeune, il était beau, il était fier; pour les femmes, ce sont là des titres plus sérieux que les titres du génie. Et puis, il était duc. Molière a fait sauter les marquis; peut-être qu'aujourd'hui, en face des immortels principes—des principes immortels—les marquis ne songeraient pas à faire sauter Molière, s'il n'avait pas ses deux siècles d'immortalité? Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans un cercle.
M. de Parisis était, d'ailleurs, un homme bien élevé, qui savait son monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il était né diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un piédestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumière un homme de génie, ou même un homme de talent. Et c'était d'autant mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les médiocrités tapageuses qui sont le désespoir des esprits d'élite. Il disait que chaque génération, dans la capitale du monde, enfante à peine laborieusement cinquante hommes dignes d'être étudiés, cinquante intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes d'aujourd'hui; mais, du haut de son dédain, il disait aux petits hommes montés sur les échasses de la réclame: «Retirez-vous de leur soleil.»
Cependant, trois portes à deux vantaux s'étaient ouvertes; on avait été saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien théâtre intime, où Monjoyeux avait dressé une table de cinquante couverts sous les lumières ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.
Dirai-je quel fut l'éblouissement de tout le monde devant le luxe féerique de cette salle et de cette table? Les plus belles étoffes des Indes, brochées d'or et d'argent, retombaient à larges plis sur les murs et s'étoilaient par des candélabres en cristal de roche. Sous chaque candélabre se profilait une élégante jardinière ou un svelte brûle-parfums; ici un émail cloisonné, là une merveille de Sèvres. On marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri.
La table était magnifique; les festins de Paul Véronèse ne donnent pas une idée de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces misères argentées ou dorées qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis deux statues; le surtout était un admirable buste à deux têtes, représentant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et le démon.
C'était le portrait de Mme Monjoyeux.
Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise, l'esprit se perdait aux énigmes. «Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux en s'inclinant avec sa bonne grâce accoutumée, sous prétexte de vous convier à un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux.
Un cri d'admiration s'était élevé autour de toute la table. «La critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout à votre aise, faites comme si je n'étais pas là. Le poète Destouches a dit: «La critique est aisée et l'art est difficile;» mais depuis que Janin, Théophile Gautier et Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de l'art, nous avons changé tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est la critique qui est malaisée.—Vous en parlez bien à votre aise, Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la critique est malaisée devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps que je n'ai vu le marbre moderne me parler si éloquemment.—Oui, dit un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent comme des mélodies de Gounod.—On dit que les dieux s'en vont, dit un néo-grec; les dieux peut-être, les déesses, point. Voyez plutôt, ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes radieuses de l'Olympe.»
Une jeune femme demanda ingénument quelles étaient ces deux déesses; son voisin, un journaliste répondit: «Je reconnais dans celle-ci Cybèle ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle éclate dans sa jeunesse! Quel rayonnement!—Mais, l'autre? dit la jeune femme.—L'autre, madame, je ne la connais pas.»
De bouche en bouche, la même question courut toute la table. «Quelle est cette statue,—quelle est cette dame,—qui pourrait bien me dire son état civil,—est-ce une jeune vierge?—est-ce une jeune épouse?» M. de Parisis lui-même demanda à Mme Monjoyeux quel était le symbole révélé par cette figure. «Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent fréquentée.—Je ne m'en souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je vous connais; mais cette figure, aucune idée ne me la rappelle.—Je vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la neige … une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des nues … Cherchez bien.»
A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux dit en souriant: «Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est plus à Paris?—La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillée comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.—Comment, madame, dit un poète, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vêtue que de sa pudeur?—A Athènes, c'est possible, dit une Écossaise, mais à Paris, la pudeur est une robe trop légère.—Mais le marbre aussi est une robe impénétrable, dont la chaste blancheur protège la femme; une femme en marbre n'est jamais nue.—C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce marbre tressaille et frémit comme la chair, c'est la seule critique que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu une femme plutôt qu'une déesse.—Votre critique est un éloge, dit Monjoyeux à Octave. La Vertu est une femme et non une déesse; j'aurais pu la faire plus penchée, plus chrétienne, plus ascétique; j'aurais pu lui donner les pâleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphé de sa beauté et de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les épines enflammées de la volupté. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet Metternich?
Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but après avoir salué sa voisine.
Le souper s'annonçait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des bécasses, des gélinotes, des écrevisses, des truffes, se mêlaient aux vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Aï et des vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'échappaient des femmes, épaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient déjà et entraient en campagne armés des plus beaux paradoxes.
Mais la causerie avait beau courir par tous les méandres de l'imprévu, les yeux ne pouvaient se détacher des figures sculptées par Montjoyeux; la Cybèle et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste à deux faces, tout prenait le regard et l'âme des convives, tant la beauté traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. «Parler en prose devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne qui était en face du poète; voyons, monsieur Homère, faites des vers à Phidias.—Des vers! Pour qui me prenez-vous?—Pour un poète, tout bêtement.—Un poète! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de rimes, Théodore de Banville, qui raille tout, même sa poésie, dans des vers charivariques.—Et Hugo?—Oh! celui-là est un Dieu!»
Cependant, on admirait la Cybèle et la Vertu. La Cybèle semblait sculptée par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'était la même abondance et le même charme. La grande déesse avait la poésie d'une amante et la fécondité d'une mère. C'était une fête pour les yeux de suivre le jeu de la chevelure, la beauté du profil, les ondoiements et les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grâce antique des épaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras luxuriants comme sur les jambes fières. Le marbre avait une force et une saveur incomparables; c'était Cybèle ruisselante de vie, moins robuste que si elle fût sortie des mains de Phidias, moins divine peut-être, mais plus humaine.
La Vertu était une belle figure tout à fait nue. Un sculpteur médiocre eût copié les anciens qui représentaient cette figure voilée. Mais la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et, d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de péplum, de draperie ou de robe. Elle ne se défendait de l'amour que par la candeur de son attitude. Monjoyeux était un philosophe qui savait que les femmes qui se défendent avec violence sont celles qui tombent bientôt vaincues, car la violence c'est déjà la passion.
Cette statue, c'était bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il y avait aussi de la jeune fille chrétienne. Le sculpteur l'avait détachée des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe des rébellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillées en passant devant elle et auraient baisé sur la neige l'empreinte de ses pieds légers; les vierges de Vesta auraient respiré, dans son atmosphère, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,—l'air vif des régions sereines qui chasse les orages de l'âme.
Ce beau marbre appelait et retenait le regard charmé. On le contemplait de face, on tournait autour avec le même charme. La Vertu était belle comme si elle devait donner encore plus de regrets à l'Amour. L'artiste l'avait coiffée avec un goût savant; il avait noué une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulée à l'antique. Il y avait dans le visage, dans le cou, dans les épaules, dans les bras, dans le torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour, une préoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau, qui ne sont familières qu'aux maîtres. «N'est-ce pas, s'écria Monjoyeux, que c'est beau de voir la Vertu?—Oui, en marbre,» répondit le duc de Parisis.