XVII
UN TOAST A LA FEMME
M. de Parisis, tout en jetant un mot à droite, à gauche, en face de lui, en homme bien écouté, cherchait à pénétrer dans l'esprit et dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui rappelait une femme qu'il avait connue. «N'avez-vous pas été blonde, madame?—Non, monsieur.»
Octave regardait de plus près la dame. Pour lui, toute l'énigme de la fête était là. Aussi s'inquiétait-il bien moins que ses voisins du symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie statue, c'était la femme du sculpteur.
Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas pénétrer. Soit qu'elle fût bête, soit qu'elle ne le fût point, elle avait l'art de le paraître à propos. A certaines questions, elle répondait par un sourire qui n'était ni la malice, ni la niaiserie, mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantôt elle répondait de travers, rompant les chiens, puis jouait à l'école buissonnière; si Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui répondait que le pape était un fort galant homme, puisque le jour où elle s'était agenouillée pour baiser sa pantoufle, il avait daigné lui tendre la main. «C'est étrange, pensait Octave, cette femme est restée Bretonne, quoique ses yeux accusent çà et là des perversités de fille d'Eve.»
Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risqués; alors Mme Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il suivait les femmes partout où elles voulaient le conduire, même sur les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le ciel. Il trouvait une autre volupté à changer d'horizon. Les natures amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images à l'infini.
Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austère, elle se hâtait de le ramener au sourire, quelquefois même à l'éclat de rire. Il ne croyait pas, d'ailleurs, que ce fût un jeu savant: c'était sans doute le hasard des idées et des mots. «Comment trouvez-vous mon mari? dit tout à coup Mme Monjoyeux; à tort ou à raison, il me trouve bien faite…—Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point délicat.—Une opinion sur ce point délicat, vous l'aurez tout à l'heure, écoutez-moi jusqu'au bout.
Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'après une statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modèles parmi les femmes…—J'ai compris, madame: ces seins adorables de la Cybèle, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont vos seins, vos hanches et vos jambes.—Chut! dit la jeune femme, si on nous écoutait.»
Elle baissa la tête comme pour cacher sa rougeur. «Eh bien! madame, dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les générations futures remercieront les dieux d'avoir donné une pareille femme à un pareil sculpteur.—Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir été ainsi trahie dans ma nudité.»
La jeune femme continuait à pencher la tête, comme si tout le monde avait le secret de sa beauté. «Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M. de Parisis. Vous êtes traduite mot à mot, et je ne doute pas que la traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est au-dessus de cette pudeur atmosphérique inventée par des couturières qui avaient des robes à placer. Si la femme rougissait de montrer quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la figure est l'expression des sept péchés capitaux.»
Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave débita toutes ses opinions avancées sur la pudeur du nu. «En effet, dit Mme Monjoyeux, la robe n'habille pas.»
Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit courait gaiement sur la nappe; la gaieté resplendissait comme une lumière nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que les hommes devenaient irrésistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce qu'ils disaient.
Il jugea qu'il était temps de porter un toast pour être écouté. Sa coupe de vin de Champagne était pleine; il la présenta à sa voisine, et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast à la femme. «Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur va parler!»
Tout le monde porta la main à son verre, tout le monde écouta. On connaissait la phraséologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait pas de son éloquence, de ses idées originales, de ses saillies imprévues. C'était une bonne fortune de l'entendre.
Monjoyeux s'était levé, la coupe à la main, le front souriant, le sourire moqueur. Il secoua sa crinière comme un lion qui part pour la chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il jeta un coup d'oeil étrange sur sa femme et porta ce toast: «Mesdames et messieurs! je bois à la femme!»
Tous les hommes se levèrent et burent à la femme, «Chut! dit une dame, il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion d'entendre faire l'éloge des femmes. «Eh bien! dit Monjoyeux, écoutez-moi et ne m'interrompez plus.»
Il trempa ses lèvres dans la coupe: «Je bois à la femme! parce que la femme est l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier mot, l'enfer et le paradis, le mal et le bien, la chute et la rédemption.
«L'homme s'agite, la femme le mène. C'est que la femme est tout à la fois le bien et le mal, la quatrième vertu théologale et le huitième péché mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui travaille pour l'enfer, la femme est commencée par Dieu et achevée par Satan.
«Où est la femme? disait le magistrat que vous savez, à chaque procès que plaidaient ses justiciables.
«Où est la femme? répètent avec le subtil questionneur tous ceux qui veulent expliquer à peu près raisonnablement l'histoire des peuples et le roman des âmes.
«Quand un sculpteur a fait une belle statue,—où est la femme? Quand un poète a fait un beau livre,—où est la femme?
Quand un héros a gagné une bataille,—où est la femme?
«Dans l'Olympe, le dieu de la pensée est un homme; mais Apollon, que fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses, muses des passions et des crimes, des héroïsmes et des misères.
«Elus ou réprouvés, déchus ou rachetés, notre destinée commune se rattache à l'Eden ou à Bethléem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.
«Ab Jove principium!» s'écrie le poète fervent. Mais s'il veut que nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crète, il nous ait arrêtés d'abord dans le groupe souriant des nourrices du jeune dieu.
«Le ciel lui-même n'aurait plus sa chaleur et sa lumière, sans cette présence réelle de la femme!
«La lyre d'Apollon ne commence à vibrer que sous le souffle léger de Daphné qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitié d'un dieu; sans Sitâ, Ramâ serait à peine un héros! Quand l'âme du vieux Faust échappe aux griffes tenaces de Méphisto, elle flotte incertaine de sphère en sphère. En vain chemine-t-elle à travers les étoiles: ce ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge à la pèlerine errante. Mais elle a retrouvé celle qui fut Marguerite, mais elle a été touchée par le rayon de la mère sept fois douloureuse, elle est sauvée, elle est en possession de sa destinée bienheureuse, elle est entrée en possession de l'éternel féminin!
«Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine seulement sur les cimes sacrées; Marie l'égyptienne et sainte Thérèse ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de tous les pays, des déesses en chair et en os, qui vont au sabbat des passions; celles-là imposent le mot d'ordre à toute l'infernale compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une égale influence.
«Pour rassurer contre quarante ans d'épreuves l'âme orageuse de Michel-Ange, mon divin maître, il suffit du mystique attachement de la marquise de Pescaire. Pour ruiner et dépraver André del Sarte, il ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrèce.
«Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuléïka, qui aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gré de quelques femmes.
«L'Orient et l'Occident s'ébranlent pour Hélène, la veuve aux cinq maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompté par Cléopâtre; Eurydice entraîne Orphée dans les Champs-Elysées; Merlin est emprisonné par Vivianne; Fastrade, morte, enchaîne Charlemagne sur son tombeau; Béatrice élève Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.
«Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui bâtit le temple de Jérusalem; c'est la veuve adultère de Ninus qui dresse les portiques de Babylone; c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses énormes des Pyramides; mais c'est Thaïs la courtisane qui brûle les palais de Persépolis. Aspasie trône au sommet d'une des grandes périodes, Hersilie ou Véturie arrête la fureur des soldats qui s'égorgent; mais que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en signe de guerre, et les armées de l'Europe bivaqueront sept ans sur les champs de bataille.
«Donnez des couteaux à Judith, qui va délivrer Béthulie, et à Mlle de Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de la Jeanne de Beauvais et l'étendard fleurdelysé aux mains de la Jeanne de Domrémy: Dieu agit par le ministère de ces violentes et de ces inspirées.
«Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au 24 août 1572?
«Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous, Elisabeth, ô grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de Russie, qui avez régné sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de Staël, ô prophétesse éloquente! qui avez troublé les nuits de Napoléon, dites quelle force secrète vous poussa en avant, dans ces luttes où vous avez témoigné une timidité si fière et une énergie si virile. Ah! vous le saviez, tempétueuses héroïnes: le spectre des affaires humaines appartient à qui sait vouloir, et les hommes s'inclinaient pour saluer nos volontés souveraines qui passaient.»
Monjoyeux se versa du vin de Champagne: «Qui s'avise de contester aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un athée pour la nier au moment même où la raison d'Etat abroge la loi salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guérir sa misogynie, et je n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhétorique, Sapho sur son rocher trop hanté, Paule de Viguier à son balcon de Toulouse, Mme de Sévigné en son hôtel Carnavalet, ou Mme Récamier à l'Abbaye-aux-Bois.
«Laissons Mme Roland sur son échafaud triomphal et Mlle de La Vallière dans son illustre solitude.
«N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de France, rois qui règnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de leurs maîtresses. Là, au lieu de dire: Où est la femme? Diogène vient avec sa lanterne, et dit: Où est l'homme?
«Un jour de révolution, le ministre des affaires étrangères n'eut pas le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint après s'écria: Je tiens le mot du sphinx! Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de femme, puis une autre lettre de femme.
«La femme est le dernier mot du Créateur. Le grand maître avait d'abord sculpté les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se reposa pour se contempler dans son oeuvre.
«Je bois à la femme! parce que sans la femme que vous voyez là, en face de moi, je n'eusse pas sculpté ces bustes, ces groupes, ces statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un déshérité.
«Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi comme naguère: «Monjoyeux! un hâbleur! qui promet toujours d'être un homme de génie, qui ne se montre au théâtre que pour se faire siffler, qui n'entre à l'atelier que pour sculpter des mots.» Grâce à cette femme, j'ai sculpté du marbre.
«Où est la femme?»
«La femme, la voilà! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle donne une âme au génie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre, que fait-elle? Ecoutez bien.»
La figure de Monjoyeux prit une expression tout à la fois amère, byronnienne, satanique. «J'étais las d'entendre mes ennemis, mes amis me corner aux oreilles les conquêtes des autres, les oeuvres de celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-là: ce qui voulait dire que je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est déjà beau, savez-vous! C'est étudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour entrer aux académies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort. Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient au défi de prouver mes forces, je suis rentré chez moi, où, durant deux nuits et deux jours, j'ai surexcité ma volonté. La Volonté! une femme celle-là! une fière femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice. Après deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme Newton après ses deux années de visions célestes: «J'ai trouvé!»
«Cinq minutes après, on a pu me voir entrer bravement,—je ne rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon âme sur mon chapeau,—dans une maison quelque peu célèbre par ses folies nocturnes et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me jettent la première pierre.»
M. de Parisis remarqua l'agitation et la pâleur de Mme Monjoyeux, qui regardait le sculpteur avec effroi et avec colère.
«Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis bientôt ayant au bras une femme voilée, qui n'était pas précisément vêtue comme une femme du monde qui va à la messe. Comme je ne voulais pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montâmes dans le premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrivé, la femme avisa ma chambre à coucher et se déshabilla à demi pendant que je lisais une lettre.
«Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-être que c'est une maîtresse que je suis allé prendre dans cette joyeuse maison où je vous ai trouvée si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez, vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour faire la satire en action de mon siècle.» Elle ne comprenait pas du tout, je mis mon coeur à nu devant elle, je lui démasquai toutes mes batteries. «Si vous voulez jouer un grand rôle, lui dis-je, venez avec moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je vais faire à la société. Vous ne changerez pas de métier, mais vous remonterez d'un degré, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui moralise l'oeuvre. Là-bas, où je vous ai prise, vous étiez au premier venu qui donnait un louis à la porte. Dans le monde où nous allons, vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront à l'infini: je dirai que vous êtes ma femme.»
«Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous jouons ces deux rôles. Donc, je dirai que vous êtes ma femme. Je suis idéologue, sculpteur, machiavéliste, vous irez solliciter pour moi des monuments à faire et à défaire; je suis un grand homme politique, comme tous ceux qui n'ont rien à faire: nous courrons le monde, et, comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, à Pétersbourg comme à Paris. Une femme a manqué à Machiavel, voilà pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous êtes belle—sans être rebelle,—nous n'aurons pas fait vainement le tour de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus éblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous.» Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil rôle, pour une pareille femme, c'était déjà de se dégager de ses langes immondes. Ce n'était pas d'ailleurs la première venue. Elle était bien née et elle avait à se venger. Elle voulut m'embrasser: «Non, lui dis-je, je ne vous connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour tout le monde, excepté pour moi.» Et en effet, messieurs, cette femme que vous voyez là, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma maîtresse.»
Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba évanouie dans les bras de Parisis.
Jusque-là, elle avait espéré que Monjoyeux ne la démasquerait pas; il lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire à cette brutalité; mais c'en était fait, il venait, d'une main fière, d'arracher le masque et de la rejeter à toute sa honte. Il ne mesurait pas l'abîme. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voilà tout. «Ce n'est rien, dit-il en homme expérimenté, ce n'est rien: c'est une femme qui se trouve mal.»
Et il poursuivit:
«Nous commençâmes le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire? Ma volonté, armée de cette femme, a triomphé de tout; j'ai été, du premier coup, l'ami des princes, courtisé par les courtisans. Nul n'a résisté à cette femme. J'ai improvisé de belles statues, car j'avais avec moi quatre praticiens romains, des fiers à marbre; j'ai donné à chaque prince la géographie future de l'Europe, tous ont reconnu que j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le génie qui m'a donné tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque. Non! c'est la beauté de cette femme qui a tout fait. Et combien de femmes aujourd'hui qui ont fait la même besogne!»
Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. «Pardonnez-moi, madame, si je vous ai mise en scène au dénouement de ma comédie.» Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir pour sauver leur dignité: «Encore un mot, mesdames, je vous en prie.» Il monta sur la table, armé d'un marteau. «Il faut bien qu'on le sache, je me dépouille de tous ces oripeaux indignes de moi.»
Il arracha ses commanderies et les jeta à ses pieds. Il prit dans sa poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence était plus profond et plus terrible autour de lui.
Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donné à son siècle sur la joue d'une courtisane.
Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. «Je ne veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie.»
Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef d'oeuvre, c'est frapper l'humanité elle-même. On cria autour de lui.
«O divine Vertu! dit-il sans écouter, je te révère trop pour permettre que ce marbre souillé ose transmettre ton adorable figure.»
Il donna un second coup de marteau. La statue fut défigurée.
Il se retourna soudainement et marcha sur les rosés et les camélias qui jonchaient la table jusqu'au piédestal de Cybèle.
—Et toi, sainte Nature! s'écria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi dont les adorables mamelles m'ont allaité, toi qui as mis au monde les Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Léonard de Vinci, les Français du temps de Molière et du temps de Saint-Just, je ne veux pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai représentée dans ta souveraine beauté; mais ce marbre a subi les attouchements impudiques de l'or.»
Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les lèvres. En une seconde, c'en était fait de ce chef-d'oeuvre.
Vainement Parisis s'était élancé pour empêcher cette profanation. Monjoyeux, comme un Titan déchaîné, ne se fût laissé dominer que par la foudre.
Tout le monde était debout; la pâleur, l'effroi, la tristesse étaient répandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'à demi. On se demandait s'il était fou. «Mesdames et messieurs, dit-il en s'inclinant une dernière fois, fier d'avoir créé son oeuvre et fier de l'avoir sacrifiée, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais.» Il prit un cigare sur la table. «De toute fortune, je ne me garde que ce cigare,—la dernière fumée!—Je retourne à ma chaumière de la rue Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici chez moi.»
Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: «Adieu, madame Vénus, adieu! Vous avez été héroïque dans le mal; si je vous avais aimée, vous eussiez été héroïque dans le bien.—Adieu! Nous ne nous reverrons jamais. Vous êtes ici chez vous. Faites que les hirondelles viennent bâtir leurs nids à vos fenêtres.»
Il sortit, le front levé, la démarche hautaine, comme Frédérick-
Lemaître dans Ruy-Blas.
Les femmes qui étaient là ne portèrent pas leurs flacons à la jeune femme, toujours à demi évanouie, qui croyait rêver, qui étouffait dans son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout haut.
Ces dames mettaient en toute hâte leurs pelisses et leurs chapeaux,
«Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.
Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurèrent.
Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa satire en action. «C'est un fou, disaient les uns.—C'est un sage, disaient les autres.—C'est un sage et un fou,» pensait Parisis, qui avait reconnu enfin Mme de Marsillac.