XVII

LE DÉJEUNER SUR L'HERBE

On renouvela donc à Parisis les belles fêtes agrestes du XVIIIe siècle. C'était tous les jours des cavalcades dans la forêt, des caravanes vers les châteaux voisins, des déjeuners et des goûters sur l'herbe, vrais tableaux vivants à réjouir Giorgione.

On s'amusait bruyamment. Geneviève donnait son beau rire à la fête, mais elle aspirait au temps où elle retrouverait la solitude à deux. Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fête des autres; l'amour est jaloux de tout, même des joies du soleil: il aime à se réfugier en lui-même sous l'ombre des fraîches ramées.

Geneviève fut pourtant bien heureuse, le jour où on alla déjeuner à la Roche-l'Épine et dîner à Champauvert.

Octave rappela si à propos tant de scènes chères à tous les deux, qu'elle pardonna à tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce fut d'ailleurs une charmante journée. On déjeuna devant les sources vives, presque glaciales, où se frappait naturellement le vin de Champagne; on étendit une nappe de vingt couverts devant la fontaine, dans un cadre d'aubépine en fleur, en face d'un panorama merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incliné, ce qui amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde à se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent battait les jupes et soulevait la nappe; c'était tout un travail des plus divertissants que de mettre l'ordre dans le désordre.

Mme de Fontaneilles était éblouissante, il lui semblait qu'elle respirait le bonheur pour la première fois de sa vie. Toutes les femmes étaient habillées avec beaucoup d'art dans leur simplicité presque rustique; mais elle était plus provocante que les autres, avec ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses lèvres rouges, son cou onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin qui s'agitait dans la bottine. Le vent était son complice, soit qu'il frappât sa jupe, soit qu'il éparpillât ses cheveux sur son front. «Comme elle est jolie, dit tout à coup Geneviève parlant de la marquise à la princesse.—Comment donc! s'écria la princesse, je ne la reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle vient du sermon et qu'elle se prépare à aller à confesse.—De l'influence fatale du mari sur sa femme,» dit sentencieusement et comiquement le prince Bleu qui écoutait aux portes.

Octave, qui était à l'autre bout de la «table», se disait aussi que la marquise était bien jolie, et pour lui ce n'était pas seulement un cri d'admiration, c'était un cri d'inquiétude; ce n'était pas seulement sa voix qui parlait, c'était son âme, c'était son coeur, c'était ses bras, c'était ses yeux, c'était sa bouche.

Il adorait Geneviève, mais il aurait voulu étreindre avec fureur cette rebelle de l'an passé, qui lui avait résisté, qui était l'image de l'amour corporel comme Geneviève l'image de l'amour idéal.

On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspiré ce jeu primitif très salutaire après un déjeuner de plusieurs heures. Ce furent des cris et des rires à émouvoir la montagne et la vallée. Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la joueuse comme il eût saisi l'arbre, à tour de bras. Les jeux rustiques permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu que de l'eau, était ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant à sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber.

Il vint un moment où la princesse jeta un mouchoir à Geneviève: «Vite, cachez vos larmes, folle que vous êtes!—Pourquoi folle:—Parce que vous avez peur de la marquise.—J'ai peur de toutes les femmes.»

Le soir, Parisis, Geneviève et Mme de Fontaneilles se promenaient dans le parc; ils passèrent devant une source vive qui jaillissait d'une roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et de fleurs jusqu'à l'étang.

Octave et Geneviève n'allaient jamais de ce côté du parc sans s'arrêter pour y retremper leurs rêves. Ce jour-là, comme ils se promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: «C'est cela, mirez-vous dans votre bonheur!»

Geneviève s'était penchée pour voir dans l'eau l'image de son mari. Etait-ce pour voir Geneviève ou Mme de Fontaneilles que Parisis s'était penché lui-même? «Hélas! dit tristement Geneviève, il ne faut jamais se mirer dans son bonheur.—Pourquoi? Pourquoi? demanda la marquise.—Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans cette fontaine?—C'est d'autant plus étrange, dit Parisis, que les couleuvres ne vont pas dans l'eau.»

Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment contre le tronc d'un arbre. «C'est triste, pensa Geneviève devenue sérieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage à l'horizon.»

Mais ce nuage à l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'à appuyer Geneviève sur son coeur pour lui faire croire à toutes les joies de l'amour. Ce soir-là, on improvisa des charades en action, où on s'amusa follement. Geneviève paraissait si heureuse, que la princesse de —— et la marquise de Fontaneilles se demandèrent: «Qu'est-ce donc que le bonheur?» car celles-là n'étaient pas heureuses.

Quand, elles allèrent se coucher, elles s'arrêtèrent devant la chambre de Geneviève. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil à la serrure en murmurant encore: «Qu'est-ce donc que le bonheur!» Elle entrevit Geneviève, qui, à peine arrivée dans sa chambre, se jetait toute pâle d'amour dans les bras de Parisis.