XVIII

LES FILLES REPENTIES

Toute la belle compagnie du château de Parisis s'envola un matin, comme les oiseaux chanteurs d'une volière dorée, pour retourner à Paris.

Geneviève, qui avait toujours paru gaie, ne put arrêter ce cri de délivrance: «Ah! que je suis heureuse!»

Elle retrouva cette belle vie à deux qu'elle aimait tant. «Ma chère Hyacinthe, dit-elle à la jeune fille, il n'y a que vous qui ne comptiez pas quand je suis avec Octave.»

Pourquoi Octave alla-t-il à Paris quelques jours après le départ de la marquise de Fontaneilles!

C'était la première fois que le duc se trouvait à Paris sans la duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le temps d'aller à Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler à un notaire, à un avocat, et à deux agents de change, car le bonheur, quel qu'il soit, a toujours un pareil cortège.

Geneviève avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eût peur de le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fût bien jalouse, puisqu'il n'avait jamais été plus amoureux, mais parce que c'était pour elle un vif chagrin de vivre un jour—un siècle—sans lui.

Elle n'était point partie, parce qu'une nouvelle espérance de bonheur était venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son coeur les premiers tressaillements de la maternité. L'hiver prochain elle serait mère, ce qui était pour elle une vraie bénédiction de Dieu. Un médecin conseillait à Mme de Fontaneilles d'aller à Ems, quand un médecin conseillait à Mme de Parisis de ne pas aller à Paris.

Octave ne tint pas parole; il écrivit tous les jours à Geneviève une lettre charmante, il envoya tous les soirs une dépêche aussi gracieuse que le permet la langue des dépêches, mais il resta huit jours absent.

Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les soirs chez la marquise de Fontaneilles.

Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait été faire une visite à Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrités d'avoir trop attendu, partirent au galop et renversèrent, sur le boulevard de Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse de la comtesse d'Antraygues.

Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. «Le duc de
Parisis!» murmura-t-elle avec un battement de coeur.

Octave avait donné ordre d'arrêter et il descendait pour la secourir. «Ce n'est rien,» dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit fièrement son chemin. Elle ai riva haletante à la porte du refuge Sainte-Anne. Elle était mouillée jusqu'aux os. La supérieure l'accueillit avec sa grâce accoutumée; elle alluma pour elle un fagot et-lui donna l'habit de bure de la maison.

La jeune fille embrassa la supérieure. «Oh! ma mère, lui dit-elle, priez pour moi.»

Elle s'agenouilla devant le crucifix. «Moi, je vais remercier Dieu de m'avoir donné le courage de franchir votre seuil.» Et se rejetant dans les bras de la supérieure: «Oh! ma mère, dites-moi que je ne retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties.»

Les Filles-Repenties!

Ce mot est de l'hébreu pour vous qui êtes de votre siècle. Vous ne connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-là qui vont et qui viennent sans savoir où elles vont, sans savoir d'où elles viennent; qui promènent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur robe et la gerbe stérile de leur chevelure; qui soupent à la Maison d'Or; qui jouent,—elles qui n'ont rien à perdre;—qui ne vont jamais voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir.

Et pour elles cela s'appelle la fête de la vie. Et quel sera le lendemain de cette fête?

Trois ou quatre épouseront un amoureux obstiné, trois ou quatre seront des comtesses à Vienne, à Florence, à Saint-Pétersbourg; la plupart mourront à la première chute des feuilles; les autres suivront Rebecca à Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines—le refuge Sainte-Anne—est à Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de chasse où Louis XIV chassait La Vallière, la grande repentie. Aussi cette maison prédestinée était sanctifiée d'avance.

Vous pouvez faire comme moi un pèlerinage à cette ancienne maison royale. Tout y porte une marque de lieux prédestinés. Saint Vincent de Paul, «ce grand retrouveur de brebis perdues,» a été curé de la paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les âmes en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touché de cette pauvreté voulue. Toutes ces femmes qui ont traversé le luxe sont sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu dans l'âtre. Mais Dieu est là.

La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort consolé.

Allez à la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un ancien salon du roi Louis XIV, encore orné de peintures allégoriques, de chasses et de trophées; Diane, Adonis et les autres symboles des passions du temps, à peu près comme les tragédies de Racine.

Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser tomber le toit qui abrite ces repenties.

O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous qui n'avez jamais jeté la première pierre à la pécheresse ni à la femme adultère, soyez, ne fût-ce que pour un grain de sable, dans cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne!

Quand vous verrez au Bois ou au théâtre, toutes les belles pécheresses vivant de temps perdu, le sourire aux lèvres et l'inquiétude au coeur, rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:—Ah! si j'étais riche!—Que feriez-vous?—Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant.

Après tout, celles du lendemain, celles qui ne veulent plus que Dieu, celles qui vivent là-bas avec six sous par jour, ne sont-elles pas moins pauvres encore?

Quelques jours avant l'entrée de la femme en noir, une femme du meilleur monde—et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait des parenthèses dans sa vertu—le tome second de la comtesse d'Antraygues—venait, toute éblouissante de jeunesse, mais toute voilée, frapper aussi à la porte hospitalière des Filles Repenties. Il y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientôt: ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement.

Elle écrivait ce billet daté des Filles-Repenties à une de ses amies, une autre grande dame qui n'aura point de déchéance:

«Ma chère Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais de me recevoir, car je sens que Dieu m'a déjà pardonnée ou me pardonnera.

«J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-même. Mais enfin je me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voilà pourquoi je suis aux Filles-Repenties; voilà pourquoi j'apprends le travail et la prière: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas de chez Worth; la prière, pour que tu ne fasses point comme moi.

«Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une pécheresse, comme dans la pécheresse la plus abandonnée, il y a une repentante.

«Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble.
Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu.

«Écris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des nouvelles de Paris—j'ai failli écrire Parisis—que j'entends gronder à ma fenêtre comme la tempête près du port. Quand tu iras à Trouville, dans six semaines, tu diras à la tempête que je ne la crains plus.

«Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma pénitence est plus grande encore que mon amour.

«MATHILDE.»

Or, la grande dame qui bravait la tempête, et la jeune fille qui était venue pour oublier son coeur, se rencontrèrent au dortoir, lit à lit.

Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient:
«Pourquoi pleurez-vous?» se demandèrent-elles toutes les deux.

L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. «Et vous, ma soeur?—Vous avez raconté mon histoire, j'aime toujours Parisis.»

La blessure saigna, la plaie s'était ouverte, l'orage avait ressaisi leur coeur.

Le lendemain à midi, elles n'étaient plus aux Filles-Repenties. «Ce n'est pas là encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charité.»