XXXIII
LA DAME BLANCHE
Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le curé.
C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur curé du monde.
A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui, monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.—Que voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur corner la sainte vérité comme à des boeufs.»
Et le curé marcha en avant.
Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous, lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins gai.»
Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à table.»—Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais pas moins de rompre notre tête-à-tête?—Est-ce que vous vous imaginiez que nous allions dîner en tête-à-tête?—Pourquoi pas? Je ne suis pas venu ici pour aller dans le monde.—Eh bien! mon cousin, il faut en prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace. «Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.»
A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec effroi.—«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.»
Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de votre Minerve.»
On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée, mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de Champauvert.
Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin, dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer vingt-quatre heures chez moi.—Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de Moncenac.
Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!—C'est précisément parce que vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt. Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser pour vos millions.—Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez pas épouser une provinciale.—Je ne sais pas à Paris une Parisienne aussi parisienne que vous.—Eh bien! parisienne ou provinciale, je vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe. J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.—Vous faites comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme à Dieu, c'est l'art.—Non, mon cousin, c'est l'amour.—L'amour! Lequel?—Demandez cela à M. le curé.»
Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.»
C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête! dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?—Si ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la Chastaigneraye.—Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement, l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si je croyais à quelque chose.»
Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez faire le whist.—Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.—J'aime cette résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre salut.»
A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes, Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre. C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage. Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.»
Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon. Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours, chercha des nouvelles de Paris.
Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé!
Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts, ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout de noir habillé, comme vous et moi.
Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane.
Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de Champauvert?
Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux étoiles.
Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une fureur subite.
Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye.
Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. «Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!»