XXXIV
LA MESSE DE DON JUAN
Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré.
Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il.
Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle place est la plus humble.»
Octave se garda bien de quitter Geneviève.
Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son souvenir, cela vous fera du bien.»
Octave feuilleta le livre d'Heures.
C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais pourquoi, que c'était un billet de Geneviève.
Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu lui-même eût ainsi consacré ses paroles.
Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui? Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle!
Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais!
Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu, Geneviève?—Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.—Savez-vous pourquoi je ne l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
—Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien à vous?»
Octave ne se fit pas prier.
Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante surprise de Geneviève.
Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un air désappointé.
Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.»
Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux une des pages de sa destinée.
M. de Parisis lut:
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma famille.
«Ceci est mon testament.
«Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du Pérou.
«Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir.
«Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux, mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie. Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus de mes amis.
«Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
«Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867.
«RÉGINE DE PARISIS.»
En relisant pour la seconde fois: «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il pas.—Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié avec Dieu.»
Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève.
Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.»
Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.» Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà pourquoi je n'en veux pas.»
Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur, vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la mienne.»
Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs d'argent.—Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez le notaire.»
Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina pas ce qu'il voulait faire.
Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la signature de sa tante Régine.
Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot, dit-il simplement.—Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.»
Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce monde, on la retrouverait chez les Parisis.»
En ce moment, le curé de Champauvert chantait le Pater Noster qui es in coelis.