IV
Mlle VALENTINE DE MARGIVAL
«Il était une fois, reprit Georges du Quesnoy, un bachelier ès lettres qui ne savait rien de la vie, si ce n'est ce qu'on devine ou qu'on apprend dans les livres. Il n'avait pas été plus mauvais écolier qu'un autre, on avait même dit de lui, comme de tous les enfants, que c'était un prodige, parce qu'il avait fait en cinq jours une tragédie en cinq actes sur l'Enlèvement des Sabines, laquelle tragédie fut représentée, Romains et Sabines par tous les lycéens de Soissons aux applaudissements de tous les Soissonnais. Ce jour-là on se rappela que Soissons avait eu une Académie.
«Or cet enfant prodige n'était pourtant devenu qu'avec peine un bachelier ès lettres. Il était destiné à la magistrature, il allait bientôt partir pour Paris comme étudiant en droit, heureux d'entrer dans cet enfer du pays Latin, comme d'autres seraient heureux d'entrer dans le paradis de Mahomet, quand il alla passer la soirée dans un château hospitalier qui, au moment des chasses, recevait le dessus du panier des mondains et des mondaines.
«C'est ici que se dessina à grands traits la destinée du lycéen de Soissons, car il rencontra en ce château une sibylle qui en eût remontré à la sibylle de Cumes. En effet, cette jolie sorcière des salons lui prédit ce soir-là, en lisant dans sa main, qu'il serait guil-lo-ti-né,—guillotiné,—guillotiné. Je dis trois fois la même chose, comme les Américains, parce que cela en vaut bien la peine.
«Le lycéen aurait bien pu répondre à la sibylle que la guillotine n'étant pas inventée quand on inventa la chiromancie, il était donc impossible que la guillotine fût marquée dans l'alphabet de la main. Mais le lycéen n'était pas pédant, il passa condamnation sur sa condamnation….»
Georges du Quesnoy en était là de son récit, ou plutôt de sa préface, quand on annonça M. de Margival et Mlle de Margival, le père et la fille.
«Je ne les attendais pas si tôt! s'écria Mme de Sancy; décidément c'est comme a Paris: quand on va en soirée on y va le lendemain, c'est-à-dire après minuit.»
Mlle de Margival était une pensionnaire à peu près comme Georges du Quesnoy était un lycéen. On n'est plus naïf, on n'est plus ingénue: on garde bien encore en sortant du collège et du couvent une expression de gaucherie et d'embarras qui révèle la candeur, mais cette expression qui a bien son charme est trop tôt corrigée par la désinvolture voulue, que dis-je! par la désinvolture apprise; car aujourd'hui, c'est une des sciences de l'éducation.
Mlle de Margival fit une entrée radieuse; elle avait gardé sa pelisse, mais arrivée au milieu du salon, elle la laissa tomber avec un abandon charmant. Une pensionnaire se fut retournée pour la ramasser, mais Mlle de Margival continua à s'avancer vers la maîtresse de la maison, sans s'inquiéter de sa sortie de bal. Elle savait bien, d'ailleurs, que trois ou quatre beaux messieurs du Bois-Doré se précipiteraient pour la recueillir.
«Ma belle enfant, dit Mme de Sancy, vous arrivez tout à point, car M. du Quesnoy nous conte un roman. Que dis-je, un roman! c'est son roman à lui, non pas le roman qu'il a vécu jusqu'ici, car il a encore sur ses lèvres du lait de sa nourrice, mais le roman qu'il vivra dans sa jeunesse.»
Mlle de Margival prit un air discret et pudique.
«Si c'est un roman, je n'écouterai pas, car les jeunes filles ne lisent pas de romans.»
Elle regarda son père avec un adorable sentiment d'ingénuité.
Le père sourit comme s'il n'était pas bien convaincu que ce fût sérieux.
«Je crois, ma chère Valentine, que tu peux te risquer, car ce doit être ici un roman, pour les jeunes filles.»
Georges du Quesnoy n'avait jamais vu Mlle de Margival. Il s'était levé à son approche, il s'inclina devant elle en lui disant:
«Vous pouvez d'autant plus vous risquer, mademoiselle, que mon roman est fini.
—Votre roman est fini? s'écria Mme de Sancy.
—Oui, madame, mon roman est fini parce qu'il n'est pas commencé.»
En disant ces mots, Georges du Quesnoy attachait ses deux yeux bleus sur les yeux noirs de Mlle de Margival.
Ceux qui regardent de près le spectacle de la vie auraient pu voir à cet instant sur le jeune homme et sur la jeune fille ce choc imprévu que les psychologistes appellent l'avant-coureur de l'orage, ou l'entraînement du magnétisme. Pour moi qui ne suis qu'un historien des choses du coeur, j'appellerai cela le premier avertissement de l'amour.
On eut beau faire, Georges du Quesnoy ne voulut pas continuer. Vainement Mlle de Margival, qui semblait fort attristée d'avoir interrompu un roman à son premier chapitre, pria le jeune homme de poursuivre son récit, il s'y refusa avec quelque impatience.
«C'est ridicule, dit-il, de s'amuser aux jeux de l'imagination, quand la vérité est bien plus romanesque. Tout ce que je puis faire, c'est de vivre à pleine coupe et à quatre chevaux, si j'ai de quoi les nourrir, pour avoir l'honneur, l'an prochain, de venir vous conter cette année scolaire, puisque je suis étudiant en droit, à moins que d'ici l'an prochain je n'aie été guil-lo-ti-né.»
Et il apprit à Mlle de Margival comment il avait été condamné à mort par la chiromancienne.
«Ce n'est pas un jugement sans appel? dit la jeune fille.
—Sans appel, mademoiselle.
—Vous aurez le recours en grâce.
—Je veux bien, si c'est vous qui devez me faire grâce.
—Je vous le promets, reprit Mlle de Margival, si je suis reine de
France.
—Oh! mon Dieu, mademoiselle, il ne faut pas toujours être la reine pour avoir droit de grâce. Et puis pourquoi ne seriez-vous pas reine de France?
—N'est-ce pas?»
Et la jeune châtelaine s'éloigna avec une attitude toute royale.
C'en était fait de la soirée, les voisins de campagne avaient demandé leurs breacks ou leurs calèches; les invités de Paris aspiraient à leur chambre à coucher. Plus d'un n'était pas fâché de n'avoir pas à subir le roman du lycéen. Mme de Sancy seule regrettait que la soirée ne se continuât pas jusqu'à l'aurore, tant elle avait peur de la nuit.
C'est que la nuit, de par un acte de l'état civil et par une cérémonie religieuse, elle était bien et dûment la femme légitime du comte de Sancy-Lépinay, un provincial s'il en fut,—un mari s'il en sera,—car pour lui le mariage n'était pas une chambre à deux lits. Il y a des hommes qui se marient pour avoir une dot, le comte de Sancy-Lépinay s'était marié pour avoir une femme.
Mais ce n'est pas là notre histoire!