VI

LA CONFESSION

Dans les conversations de la dernière heure, Georges du Quesnoy demanda à l'abbé—— s'il était décidément indispensable que le mal fût imposé à la terre pour la plus grande gloire de Dieu?

Il lui parla de son frère. Dans ses plus mauvais jours, il n'avait pas oublié cet enfant tué en duel, qu'il aimait de toute l'amitié des vingt ans. Il répétait souvent que, si Pierre avait vécu, il se fût mieux contenu dans le devoir, car Pierre était un esprit mieux trempé que le sien, qui ne devait pas bifurquer pour aboutir à toutes les déchéances.

Georges avait déjà raconté au curé de la Roquette les étranges prédictions de Mlle de Lamarre.

«Je ne puis nier, avait dit l'abbé——, que c'étaient là des avertissements du ciel. Puisque cette dame vous prédisait la mort violente à tous les deux, il fallait réagir, lutter et vaincre le démon. Mlle de Lamarre fut une voyante qui se mit en sentinelle pour vous défendre vous et votre frère. Il fallait écouter le cri de la sentinelle et ne pas vous laisser surprendre.

—Pourquoi Dieu jette-t-il au coeur de chacun de ses enfants la semence du mal? Le mal, comme les mauvaises herbes, envahit le bon grain et l'étouffe le plus souvent. Le sage et le juste sont toujours vaincus sur la terre.

—C'est une vallée de larmes, parce que les hommes sont méchants.

—Pourquoi ce jeu cruel du Créateur?

—C'est que pour aimer le bien, il faut connaître le mal. Il y a des berceaux dorés et couverts de guipure; il y a des berceaux d'osier et couverts d'étoupe. Des deux côtés c'est la même âme. Celui-là qui vit dans le travail comme, celui-là qui vit dans l'oisiveté auront un jour le même juge. Mais déjà, sur la terre, ils ont le même ange gardien qui s'appelle la Conscience.»

Une vague idée traversa l'esprit de Georges, mais dans la pénombre elle ne put se faire lumineuse. Il parla des inquiétudes de sa conscience, tout en voulant la nier.

«C'est peut-être une image, dit-il, mais c'est peut-être un mot.»

Et, sans se rendre bien compte de la logique des sentiments, des réflexions et des rêveries, il en vint à parler de cette jeune fille qui lui était apparue trois fois dans les trois périodes de sa vie.

«Figurez-vous, mon père, qu'il y a cinq ou six ans, comme je sortais à peine du collège, je vis dans le parc de Margival, dont je vous ai souvent parlé, apparaître une jeune fille mystérieuse, avec des marguerites dans les cheveux, robe blanche toute flottante, yeux couleur du temps, effeuillant des roses avec un sourire angélique. C'était une bénédiction de la voir si belle, si fraîche, si pure: un ange descendu et non un ange tombé. Quand j'ai voulu m'approcher de cette jeune fille, elle s'est évanouie comme une vision. Je ne l'ai jamais retrouvée ni dans le parc ni dans le voisinage; on m'a traité de visionnaire, mais pourtant je l'ai bien vue.»

Le prêtre écoutait sans mot dire.

«Ce n'est pas tout, reprit le condamné, trois ans après, j'avais jeté ma jeunesse à tous les vents, j'avais trahi tous mes devoirs: devoirs de fils, devoirs de citoyen; l'orgueil du corps avait tué l'orgueil de l'âme; je courais les filles, j'étais ruiné par l'argent qui était à moi et par l'argent qui était aux autres. Ne vous l'ai-je pas dit déjà, j'étais un fanfaron de vices et je n'avais pas de honte de vivre dans le monde des filles galantes sans payer ma part du festin! Je ne saurais trop confesser ces hontes douloureuses aujourd'hui, mais dont je riais en ces mauvais jours. Eh bien, un soir, cette jeune fille du parc de Margival m'apparut dans un mauvais lieu, où toutes les filles plus ou moins à la mode, vont perdre une heure dans leur désoeuvrement. On appelle cela la Closerie des lilas ou le champ de bataille de la danse. Eh bien, là, je l'ai revue; mais la figure angélique s'était changée en tête de bacchante. C'était la même créature, mais avec tous les signes des mauvaises passions. Elle valsait éperdument, les yeux égarés par la débauche. Elle jetait des roses fanées et des poignées d'argent. Je courus à elle pour lui demander raison de cette chute profonde; mais, comme la première fois, elle s'évanouit dès que je voulus lui saisir la main. Une autre fois encore je l'ai revue au bal de l'Opéra, plus folle que jamais, et jetant l'or à pleines mains. Ce fut la même vision plus accentuée et plus réelle encore.»

Le prêtre gardait toujours le silence.

«Et la troisième vision? demanda-t-il à Georges.

—Oh! la troisième vision, c'est horrible à dire. C'était la nuit du crime; j'errais sur le boulevard. J'avais dîné gaiement; les fumées du vin de Champagne me couronnaient la tête. Je me croyais maître du monde, parce que je défiais la société. Je pressentais mon crime du lendemain, et je le regardais en face sans broncher. Je me voyais déjà épousant la femme et la fortune du comte de Xaintrailles. Voilà que tout à coup une fille de joie, une courtisane à sa dernière incarnation, passe devant moi dans toute l'insolence de la femme qui brave la femme elle-même. Or, dans cette dernière des filles, je reconnus très-distinctement la figure du parc de Margival et de la Closerie des lilas. C'était la même femme, mais elle n'avait plus rien de la femme, sinon le masque, avec tous les stigmates des passions qui se cachent. Elle les montrait sans honte au grand jour, car il ne fait jamais nuit sur le boulevard des Italiens. Que lui importait à elle, qui ne rougissait plus? J'allai à elle, frappé au coeur, effrayé de cette déchéance. «Comment! lui dis-je, c'est toi, encore toi, toujours toi!» Elle leva la tête avec arrogance, elle éclata de rire et frappa de sa main sur son coeur. Sa robe se dégrafa, et un poignard ensanglanté tomba à ses pieds. Je n'étais plus maître de moi; la peur me prit, je m'enfuis à l'hôtel du Louvre.»

Le prêtre avait écouté ces trois histoires avec un vif intérêt.

«Vous n'avez pas compris? dit-il à Georges.

—Vous comprenez donc vous-même?»

Le prêtre s'était levé.

«Peut-être,» dit-il en serrant la main du condamné.

Et souriant avec mélancolie:

«La suite à demain,» ajouta-t-il de sa voix douce.

Quand Georges fut seul, il pensa qu'il ne pourrait plus dire longtemps: la suite à demain.