XI
LE MIRACLE DU JEU
Tout le monde a connu à Paris la misère à la mode: une femme du monde déchue, toute ravagée, toute flétrie, toute dépenaillée, qu'on trouve le soir et le matin accroupie à la porte, les mains dans les cheveux, les yeux fixes, les joues pâles. Elle ne prie pas, elle ne pleure pas. La fortune l'a trahie, mais n'a pas vaincu sa fierté. Si elle se confesse ce n'est pas pour mendier, c'est parce qu'elle a trouvé une âme sympathique. Çà et là elle se hasarde pourtant à tendre la main discrètement, mais, presque toujours, elle aime mieux mourir de faim, s'enveloppant dans le linceul de sa dignité.
Georges du Quesnoy connut bien cette misère-là. Vainement il la chassait de son seuil par toutes les roueries d'un viveur qui trouve de l'argent dans sa famille et chez ses amis, voire même chez ses maîtresses. Mais ce jeu-là n'a qu'un temps. Comme a dit un vieux jurisconsulte, l'argent mal recueilli ne germe point. Aussi Georges du Quesnoy, après toutes ses escapades, se retrouvait-il plus pauvre qu'auparavant. Trois fois déjà il avait changé de quartier pour dépister ses créanciers, mais il avait beau se rouvrir de nouveaux crédits sur la naïveté publique, il pressentait que Paris tout grand qu'il soit lui serait bientôt impossible à habiter: on le reconnaissait à sa tête hautaine et railleuse, partout où on lui avait fait crédit.
En quelques années, il était parvenu à dévorer cent quatre-vingt mille francs, dont moitié pris à son père. Il avait cent créanciers pour l'autre moitié. Comment avait-il mangé tant d'argent? On pourrait se demander pourquoi il n'en avait pas dépensé le triple, car il avait joué, il avait soupé, il avait loué des avant-scène et des carrosses; en un mot, sans mener à front découvert la grande vie des fils de famille, il avait vécu à peu près comme eux.
Georges du Quesnoy avait des amitiés demi-célèbres; car il y a la demi-célébrité comme le demi-monde, ou plutôt il y a la petite célébrité et la grande célébrité, comme il y a la petite académie et la grande académie. Dans la confusion des personnalités la plupart des gens ne font pas de distinction entre les unes et les autres, mais il y a toujours une élite qui met tout le monde à sa place.
Cette élite, Georges du Quesnoy en était par l'intelligence, mais sa vie désordonnée, sans fortune et sans talent, ne lui avait pas permis d'être du vrai monde de toutes les aristocraties: aristocratie de la naissance, des lettres et des arts. Il y touchait, mais c'était tout. Il fallait qu'il se contentât d'être en camaraderie avec une foule de gens d'esprit qui sont toujours un peu sur le pavé, parce qu'il leur manque deux choses: la dignité et le génie; fils de famille tombés, gens de lettres et artistes qui n'ont pas signé une oeuvre pour demain, journalistes, faméliques, admirant ou critiquant selon le journal, s'imaginant qu'ils font l'opinion publique, parce qu'ils la font fille publique. Comme Georges parlait haut et parlait bien dans les brasseries politiques, littéraires, artistiques, qui sont des académies comme les clubs sont des tribunes, on lui disait souvent de se faire journaliste. Mais il était né pour parler et non pour écrire. Toutefois il prit la plume et fit quelque bruit dans un journal bruyant. Naturellement, il n'exprima pas une seule de ses opinions. Il lui fallut prendre l'air connu de la maison. On lui donna, en politique et en littérature, le nom des hommes à exalter et le nom des hommes à fusiller à traits d'esprit. Il fit cela haut la main. Quelques niais du journalisme s'imaginent volontiers que ce qu'ils disent est toujours parole d'Évangile. Ils s'embusquent derrière un pseudonyme et débitent leurs injures avec la conviction que les hommes qu'ils attaquent ne s'en relèveront pas. C'est de la poudre aux moineaux: la fumée retombe sur eux. Ce sont eux qui ne s'en relèvent pas. Georges n'était pas si bête: il savait très-bien que, dans la bataille de la vie, les blessures qui ne tuent pas sont des titres de plus. Il avait trop le véritable orgueil pour tomber dans cette puérile vanité du critique qui raisonne comme sa pantoufle: «Tout le monde admire celui que j'attaque, je prouve que j'ai plus d'esprit que lui, donc c'est moi qu'il faut admirer.» Georges n'avait pas l'esprit si dépravé. Il admirait dans le journalisme cinq ou six hommes hors ligne qui parlent haut parce qu'ils parlent bien; il aurait voulu marcher à leur suite, mais ii s'était embourbé dans le mauvais chemin. Aussi s'arrêta-t-il bientôt en route, disant que le véritable esprit vit de considération, comme l'estomac vit de pain.
De là il tomba dans la passion du jeu. Il joua partout: au café, au tripot, au cercle, jouant ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas.
Au cercle, son compte ne fut pas long à régler, car, au cercle, on ne joue pas longtemps sur parole.
Mais il tomba du cercle dans le tripot. Là on trouve toujours de quoi jouer. Là tout n'est jamais perdu, hormis l'honneur.
La fortune avait trahi Georges du Quesnoy au cercle, elle lui fut bonne fille au tripot.
—C'est étonnant, se disait-il à lui-même, il y a là un voleur sur deux joueurs; il me faut une fière veine pour avoir raison de tout le monde.»
Non-seulement il avait de la veine, mais il avait des yeux. Il empêchait les méridionaux en rupture de soleil de forcer la carte. Les plus beaux escamoteurs le savaient décidé à tout, ils n'osaient trop le braver.
Après avoir perdu vingt-cinq mille francs au cercle, les dernières épaves de sa fortune patrimoniale, il gagna près de cinquante mille francs dans les tripots, à petites journées. Il retourna au cercle, armé de toutes pièces, voulant se venger.
A sa première rentrée de jeu, il gagna un peu plus de cinquante mille francs. Il est vrai que cette nuit-là, celui qui perdait le plus lui jeta les cartes à la figure en l'accusant d'avoir apporté des cartes. Qu'y avait-il de vrai? Je ne veux pas me faire l'avocat d'office de Georges du Quesnoy, je me contente de dire qu'il sauta à la figure de celui qui l'outrageait en lui jetant ces mots qui ne prouvent rien:
—Et toi, quand tu m'as gagné il y a trois mois, avec quelles cartes jouais-tu?
Les deux adversaires se battaient le lendemain au bois de Vincennes, mais ils ne parurent plus au cercle ni l'un ni l'autre.
Or la moralité de ceci, c'est que Georges du Quesnoy soupa le soir avec une comédienne à la mode qu'il afficha le lendemain pour s'afficher avec elle.
Depuis le commencement de l'hiver, il était courbé sur les tables vertes, il n'avait jamais pris une heure pour relever la tête et respirer la vie. Maintenant qu'il avait cent mille francs, il se sentait le coeur léger. Une porte d'or s'ouvrait pour lui sur le monde. Il allait dépouiller la misère et vivre de loisirs, en attendant qu'il trouvât sa voie, car il se croyait toujours appelé à de hautes destinées.
En plein mois de janvier, il retrouvait un printemps en lui. La neige qui tombait sur le boulevard lui semblait douce, comme autrefois la neige des pommiers du Soissonnais.
«O Valentine! s'écriait-il avec un renouveau d'enthousiasme; ô Valentine! quel printemps virginal je retrouverais cette année si tu venais me dire: «Me voilà!»