XVII
LE MARI ET L'AMANT
Georges du Quesnoy s'imaginait qu'il était débarrassé du mari, mais il comptait sans le mari. M. de Xaintrailles avait commencé par le commencement, c'est-à-dire par le duel, voulant se donner les airs d'un galant homme, mais il voulait finir par les tribunaux.
Voilà pourquoi un beau matin, le commissaire de police vint sonner à la porte de la comtesse, au n° 17 de l'hôtel du Louvre.
La femme de chambre, qui trahissait toujours le mari et la femme, poussa un cri et tomba en syncope; comme si elle n'eût pas été prévenue de cette visite inopportune.
Mme de Xaintrailles, qui entendit ce cri, pressentit un malheur: elle se jeta hors du lit pour aller fermer le verrou de sa chambre; mais il était déjà trop tard.
Le commissaire de police parut sur le seuil. Il n'était pas seul: M. de Xaintrailles se montra presque aussitôt. Le flagrant délit fut constaté, car la comtesse non plus n'était pas seule. La comtesse se jeta au-devant de son mari:
«Quoi! lui dit-elle, furieuse, échevelée, menaçante, vous n'avez pas honte de venir ainsi chez moi!
—Chez vous! madame, dit M. de Xaintrailles, je suis chez moi.
—Vous êtes chez moi!» lui cria Georges du Quesnoy, qui venait d'arracher le rideau du lit pour se draper dedans.
Ce fut une vraie tragi-comédie.
Georges du Quesnoy voulut avoir raison du commissaire et du mari, mais il n'était pas assez habillé pour cela. Pourtant il les secoua si rudement tous les deux que le commissaire de police appela deux agents qui attendaient dans le salon. La force représentait la loi, la loi représentait la force.
Valentine finit par demander grâce à son mari.
«Monsieur, je vous abandonne ma dot, mais laissez-moi libre.»
Le mari n'avait plus d'oreilles pour sa femme.
Le soir, elle couchait au couvent des Dames-Sainte-Marie. Georges du Quesnoy couchait à la Conciergerie, non pour le flagrant délit, mais pour coups et blessures.
Il avait pu parler un instant à la femme de chambre en quittant le
Grand-Hôtel.
«Je ferai votre fortune, lui dit-il, mais répondez toujours que vous ne savez pas qui je suis.»
En arrivant au greffe de la Conciergerie, il avait pu s'entendre avec
Mme de Xaintrailles.
Comme quelques aventureux qui sont un peu aventuriers, Georges avait dans sa poche des cartes toutes faites pour les deux pseudonymes qui lui servaient souvent:
EDMOND LEBRUN CHIMISTE.
Regent street, 93.
Et celle-là:
BARON DE VILLAFRANCA
Hôtel du Louvre.
Lorsque le commissaire de police l'interrogea, il s'empressa de répondre qu'il se nommait Edmond Lebrun, chimiste, né à Turin, domicilié à Londres, habitant l'hôtel du Louvre pendant son passage à Paris.
Quand le juge d'instruction l'interrogea le lendemain, il le serra de près par ses questions. Mais il était homme à tenir tête à tous les juges d'instruction. Il lui fagota une histoire si vraisemblable, que celui-ci n'y vit que la vérité.
«Mais pourtant, monsieur, on ne vous connaît pas au Grand-Hôtel d'autre appartement que celui de Mme de Xaintrailles.
—Je suis venu de Londres tout exprès pour la voir.
—Vous la connaissiez donc?
—Je l'ai connue à Rome, à Nice, à Bade.
—Pourquoi ce nom de Villafranca quand vous vous êtes battu avec le comte?
—Quand je voyage, je prends un titré qui appartient à ma famille, je suis baron de Villafranca, mais le nom de mon père comme le mien est tout simplement Lebrun. Je me nomme Edmond Lebrun.»
Malgré les coups et blessures, Georges, grâce à son père, finit par obtenir sa liberté jusqu'au jour où il devrait répondre à l'accusation d'adultère.
La prévention fut longue, comme toujours; mais le matin même où lé procès fut appelé, aucun accusé ne répondit à l'appel.
Les curieux en furent pour leur curiosité, car l'affaire ne vint pas. M. de Xaintrailles, pour l'honneur de son nom, avait enfin compris qu'il était indigne de lui de faire ce procès. On rendit une ordonnance de non-lieu.
Il espérait que Georges du Quesnoy, à cause des coups et blessures, ne reparaîtrait pas de sitôt. Aussi chercha-t-il à se rapprocher de sa femme par toute une comédie sentimentale. Mais Valentine avait mis sur son blason: JE N'OUBLIE PAS. Non-seulement elle n'oubliait pas, mais elle voulait se venger.
Elle refusa de recevoir M. de Xaintrailles, quelles que fussent les prières de ses billets doux. Elle demanda une séparation de corps, voulant enfin disposer de sa fortune. Mais M. de Xaintrailles lui fit croire que la justice n'avait que suspendu son action; si Valentine refusait de se remettre avec lui, il finirait par la faire condamner comme adultère. Il la menaça d'ailleurs de lui envoyer les gendarmes pour la réintégrer au domicile conjugal.
La comtesse était désespérée; elle se penchait à toute heure à sa fenêtre de l'hôtel du Louvre, où elle était retournée, comme si elle dût voir revenir Georges du Quesnoy.
Elle avait repris sa femme de chambre, qui s'était juré à elle-même de ne plus trahir sa maîtresse, parce que le comte ne l'avait pas récompensée.
Huit jours se passèrent sans que la comtesse vît venir son amant. Enfin, un soir, vers minuit, on sonna à sa porte. Elle savait bien que ce n'était pas son mari. Elle ouvrit elle-même, la femme de chambre étant déjà endormie.
«C'est toi!
—Enfin!».
Et des étreintes à perdre l'âme.
«J'ai deviné que tu reviendrais ici, voilà pourquoi j'y suis revenue. Que m'importe l'opinion des gens de cet hôtel! L'opinion, c'est toi: si tu es content, je suis contente.»
On se conta les ennuis et les anxiétés de la prison et du couvent; on avait pu s'écrire, mais on n'avait pas tout dit; la haine contre M. de Xaintrailles s'était accrue de toutes les douleurs subies depuis trois mois.
«Je me vengerai, dit Valentine.
—Je te vengerai, dit Georges.
—Songe qu'il tient ma fortune et qu'il me laisse sans argent.
Georges était désespéré de ne pouvoir mettre une fortune aux pieds de
Valentine.
«Combien a-t-il à toi?.
—200,000 francs! toute ma dot. Il n'a pas pu la manger, puisque je suis mariée sous le régime dotal.
—Que dit ton père?
—Mon père lui donne tort, mais il me donne tort aussi. Il est d'ailleurs malade à Margival. Il ne veut pas encore revenir à Paris. Mes deux avocats, Me Allou et Me Carraby, me disent que je ne puis demander la séparation de corps si je ne suis d'accord avec mon mari. Et, d'ailleurs, même si on me donne raison contre lui, ce sera bien long. Le comte veut que je revienne chez lui. Que vais-je faire? que vais-je devenir?
—Comptez sur moi, dit Georges.»
Mais il ne pouvait pas même compter sur lui.
Vers une heure du matin, comme Georges allait sortir de l'hôtel du Louvre, il fut rappelé par une voix de femme. C'était la femme de chambre de la comtesse.
«Monsieur, lui dit-elle, il ne faut pas que madame sache que je vous parle, mais je vous avertis que nous sommes tout à fait sans argent. On fait crédit à madame sur sa bonne mine et sur son titre de comtesse, mais les créanciers se fâcheront bientôt. Par exemple, avant-hier, nous avons acheté des dentelles aux magasins du Louvre, je les ai portées au Mont-de-Piété et je n'ai eu que 1,000 francs qui on été éparpillés dans la journée, car madame devait ici avant d'aller au couvent. Ce qui ne l'a pas empêchée de donner cinq louis à une pauvre femme qui portait deux enfants dans ses bras. Or, aujourd'hui, on est déjà venu deux fois des magasins du Louvre. Jugez donc si on savait que nous avons mis les dentelles au Mont-de-Piété!
—Que vous ont-elles coûté?
—Je crois bien que c'est 2,400 francs.»
Georges du Quesnoy fouillait dans sa poche.
«Tenez, ma chère, voilà cinq louis, ne dites pas à la comtesse que je vous les ai donnés; si on revient des magasins du Louvre, vous enverrez chez moi; mais ne prenez pas la fièvre, ni vous ni votre maîtresse: je veille sur vous.
—Voyez-vous, monsieur, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de se débarrasser du mari.
—Vous en parlez bien à votre aise.
—Ayez encore un duel avec lui, cette fois vous ne le manquerez pas.»
Georges alluma un cigare sous les arcades de la rue de Rivoli.
«Cette fille a raison, dit-il, il faut se débarrasser du mari.»
Comme il disait ces mots, l'heure tintait à Saint-Germain-l'Auxerrois, ce qui le ramena à ses impressions du monde invisible.