NOTES CONCERNANT LA TRANSCRIPTION

On a restitué dans le dictionnaire un strict ordre alphabétique, l'original s'en écartant à de nombreuses reprises sans logique apparente.

On a conservé l'orthographe de l'original, en corrigeant cependant les coquilles manifestes. L'accentuation incohérente des majuscules (Ecu/Écu, Etre/Être, ...) est conforme à l'original.

LE NOUVEAU
DICTIONNAIRE
COMPLET
DU JARGON DE L'ARGOT
OU LE
LANGAGE DES VOLEURS DÉVOILÉ

CONTENANT
Tous les mots usités, reconnus et adoptés par eux avec leurs explications et leurs définitions;

SUIVI
Des nouveaux genres de vols et escroqueries nouvellement employés par eux,
Et terminé par des Chansons en français et en argot.

PARIS.
LE BAILLY, LIBRAIRE,
27, quai des Augustins.

INTRODUCTION.
UTILITÉ DU DICTIONNAIRE D'ARGOT POUR LES HONNÊTES GENS.

L'histoire nous apprend qu'un roi de France ayant établi des foires à Niort, Fontenay et autres villes du Poitou, les vieux merciers, jaloux de la concurrence que leur faisaient de nouveaux marchands qui tenaient leurs articles, formèrent entre eux une espèce de syndicat ou maîtrise et arrêtèrent qu'à l'avenir ceux qui voudraient faire partie de leur corporation, se feraient recevoir par les anciens, et prendraient les noms de marcelots, pêchons et melotiers-hure, puis ordonnèrent un certain langage intelligible pour les membres seuls de l'association.

Les concurrents ainsi expulsés finirent par faire de mauvaises spéculations, et ne laissèrent pas néanmoins de fréquenter les foires, en s'adjoignant une grande quantité de bateleurs et de gens sans aveu; ils composèrent pour eux un jargon mixte tenant de celui des merciers et de l'idiome des Bohémiens, devinrent mendiants, et plus tard voleurs de grand chemin; ils s'organisèrent ainsi: le chef prit le nom de Grand-Coesre, qui nomma dans chaque province des lieutenants qui prirent les noms suivants: cagous, archi-suppôts de l'argot, les narquois, les orphelins, les milliards, les marcandiers, les riffodés, les capons, les malingreux, les polissons, les piètres, les callots, les francs-mitoux, les sabouleux, les coquillards, les convertis, les courtauds de boutanche, tous sujets du Grand-Coesre ou roi de Thunes.

Depuis longtemps le royaume d'argot ou la grande Truanderie n'existe plus, mais l'ignoble langue de cette corporation criminelle s'est soutenue jusqu'à nos jours parmi les malfaiteurs.

Ce langage énergique parfois, sauvage et imaginé, est rempli de figures pittoresques, qui respirent souvent le sang et le meurtre, et pourtant on le parle à nos côtés, et nous ne le comprenons pas, il n'est pas jusqu'aux enfants qui l'emploie; car nul ne saurait croire combien de myriades de petits voleurs battent chaque jour le pavé de Paris; il arrive souvent que la police en prend par plusieurs douzaines d'un seul coup de filet, mais alors voici ce qui arrive, ou les petits larrons sont réclamés par leurs parents auxquels le tribunal les rend après avoir déclaré qu'ils ont agi sans discernement, ou ils sont envoyés pour plusieurs années dans une maison de correction. Dans le premier cas, ils parviennent promptement à s'affranchir de nouveau de la surveillance de leurs parents, qui sont ordinairement des artisans dont tous les instants sont consacrés au travail; dans le second, ils achèvent de se perdre en prison où ils se trouvent en contact avec les plus corrompus. L'on compte huit prisons à Paris, savoir: la Préfecture de police, la Conciergerie, la Roquette, ou nouveau Bicêtre, la Force, les Madelonnettes, Sainte-Pélagie, Clichy et Saint-Lazare pour les femmes; la moyenne des détenus est de 10,000; sur ces 10,000, on peut compter: 2,000 voleurs habitués, assassins ou vagabonds; 3,000 enfants de 12 à 18 ans; 5,000 condamnés pour une première faute ou de simples délits.

Grâce à l'immoralité qui règne dans les prisons, sur 5,000 détenus pour une première faute, on peut en compter 3,000 qui sont corrompus à jamais...

Ces lieux affectés à la correction, sont donc de permanentes pépinières d'argotiers.

Hommes vertueux! peut-être l'homme qui vous coudoie forme le dessein de vous dévaliser. Sûr de n'être pas compris de vous, il parle librement à vos côtés du sort qu'il vous réserve. Rien ne peut vous sauver, rien que la connaissance de ce langage affreux qu'emploient entre eux les voleurs, les assassins et les prostituées.

Rougiriez-vous de le connaître? Oui, je le conçois, vous rougiriez de l'apprendre de la bouche de ceux qui s'en servent pour commettre ou pour faciliter leurs méfaits, mais vous ne risquez rien de l'apprendre de nous, dans la lecture de ce petit livre.

Il existe dans cet idiome de sang plusieurs mots qui en rendent un seul; il arrive aussi quelquefois que le même mot, suivant la manière dont il est placé, signifie telle ou telle chose. Quand nous rencontrerons de tels mots, nous les présenterons avec divers membres de phrases, et nous les analyserons.

Cet ouvrage sera le plus complet qui ait été publié jusqu'à ce jour. Il s'attache à un intérêt d'utilité publique; en dévoilant le langage des voleurs, il contribuera à détruire cette franc-maçonnerie du vol qui s'étend tous les jours; il mettra les propriétaires sur leurs gardes et sera utile à tous. Quant au reproche que l'on nous fera sans doute d'être les précepteurs des apprentis voleurs, nous n'aurons pas de peine à en prouver l'injustice. Ce livre ne pourrait être mauvais que s'il était clandestin. Publié à bon marché et publiquement, il révèle aux honnêtes gens un langage qui est pour eux une menace perpétuelle, il les met à même de prévenir le vol et de le dénommer. En cela l'auteur croit avoir mis au jour une publication véritablement utile et morale. C'est dans l'intérêt de la société qu'il a fait des études qui répugnaient à son caractère: il sera assez récompensé s'il a l'espoir de faire quelque bien.