II
En principe, il nous semble équitable d’écarter la comparaison établie par M. Taine entre Louis XIV et Napoléon. « … Ordinairement et surtout en France, a-t-il dit, le prince fait deux parts dans sa journée, l’une pour les affaires, l’autre pour le monde… Sourire d’une repartie, quelquefois se mettre en frais, badiner, faire un conte, telle était la charte du salon de Louis XIV… Rien de semblable chez Napoléon. »
Tout s’oppose, selon nous, à un parallèle entre les deux monarques. Doit-on attendre les mêmes résultats de l’éducation cérémonieuse d’un roi de cinq ans, et de l’éducation rudimentaire d’un élève boursier des écoles du gouvernement ?
Est-il un rapprochement possible entre les situations respectives des deux souverains ? « Louis XIV, qui dut ses succès aux forces morales accumulées par ses deux prédécesseurs, et aux grandes intelligences que leurs règnes réparateurs avaient fait surgir, ne tarda pas à dissiper ce précieux héritage. » Ainsi s’exprime M. Le Play, l’un des plus profonds penseurs de notre siècle, l’un des plus érudits observateurs de notre histoire.
Il en va tout autrement, le jour où Napoléon prend le pouvoir. C’est à M. Taine lui-même que nous allons emprunter la description de l’état de la France à cette époque : « Le corps social est dissous ; pour ses millions d’atomes désagrégés il ne reste plus un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination stable. Impossible à la France civile de se reconstruire elle-même ; cela lui est aussi impossible que de bâtir une Notre-Dame de Paris ou un Saint-Pierre de Rome avec la boue des rues et la poussière des chemins. »
La dissemblance des rôles ne peut pas être plus complète : Louis XIV n’a qu’à régner, Napoléon doit fonder.
L’Empereur n’est pas le propriétaire, par droit d’héritage, n’ayant qu’à s’installer dans une habitation confortablement aménagée ; il est l’architecte réédifiant la maison sur un terrain abandonné. Il a la surveillance de tous les ouvriers : il faut qu’il les mène, qu’il indique à chacun la besogne et la manière de l’exécuter, car ils ont oublié les lois d’une bonne ordonnance, ils sont tous ignorants des règles d’un état de choses normal. Arrivé dès l’aube, le premier sur les chantiers, il va des sous-sols au faîte de l’édifice, escaladant les échelles, enjambant les échafaudages, fouaillant les uns, rabrouant les autres, donnant à tous l’exemple d’une infatigable activité.
Ajoutez que, pour l’achèvement de son œuvre, il est le plus souvent obligé d’aller, au loin, livrer des combats gigantesques. Rendez-vous compte qu’à cette distance, il reste le seul moteur de ses collaborateurs disséminés aux quatre coins de l’Europe, et vous pourrez vous faire une idée de la force qu’il faut dépenser dans le verbe pour animer, stimuler ce monde de travailleurs, comme aussi vous pourrez alors décider s’il n’est pas exorbitant de demander à Napoléon le continuel et béat sourire des rois oisifs ou magnifiques.
Mais ce qu’on attribue d’extraordinaire, d’excessif, de grossier à tous les souverains, doit être d’abord tenu en suspicion et n’être enregistré qu’après le plus sévère contrôle. En effet, tous les historiens ont reproduit à l’envi un passage de l’Histoire d’Europe, d’Alison, mentionnant qu’au moment de la rupture du traité d’Amiens, le Premier Consul s’était oublié jusqu’à lever la main sur lord Withworth, ambassadeur d’Angleterre. Le récit de cet esclandre, assurément sans précédent, a fait le tour de l’Europe pendant quatre-vingt-dix ans, au bout desquels un écrivain consciencieux, Oscar Browning, s’est avisé de consulter, dans les archives britanniques, le document officiel, et il dit : « Eh bien ! toute cette histoire est absolument sans fondement, ainsi que le démontre la dépêche même de lord Withworth. »
Comme tous les hommes occupés de grandes affaires, Napoléon, cela est évident, a eu ses heures d’impatience. Il serait puéril de le nier ; mais ces emportements allaient-ils jusqu’à la brutalité habituelle dont on nous donne pour preuve un coup de pied dans le ventre administré à Volney par le Premier Consul à titre de conclusion d’un entretien ?
On invoque trois auteurs pour appuyer cette histoire. Un peu de méfiance est cependant permise quand on constate que ces trois auteurs ne constituent, en réalité, qu’un seul conteur.
En effet, Bodin dit tenir le fait de Besnard, et Sainte-Beuve s’en réfère à Bodin.
Donc, l’anecdote du fameux coup de pied repose uniquement sur l’affirmation de Besnard le nonagénaire.
A côté de présomptions et de preuves fragiles, il existe un fait patent qui, à tout le moins, prouverait que Volney, esprit distingué, n’avait pas de rancune et avait reçu autre chose que des coups de pied : il garda son siège de sénateur, puis il fut bientôt doté et blasonné ; à la chute de l’Empire, il était sénateur, comte et commandeur de la Légion d’honneur.
Comment croire que Napoléon se laissât aller à des vivacités aussi impardonnables, quand on ne l’accuse pas de s’y être livré le jour où il eut à subir de Talleyrand la plus stupéfiante des impertinences ?
Dans une discussion, en effet, sur le Code de la civilité, Talleyrand, dit M. Taine, aurait répondu à l’Empereur : « Le bon goût est votre ennemi personnel ; si vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu’il n’existerait plus. » Ah ! que voilà bien, pour un homme violent, une précieuse occasion d’infliger à quelqu’un un traitement exceptionnel ! Cependant, on n’enregistre aucune correction à l’adresse d’un pareil insolent ! Le calme de Napoléon dans cette circonstance n’est-il pas vraiment contradictoire outre mesure avec la brutalité qu’on lui a prêtée à l’égard de Volney ? Il faut donc reconnaître que les deux anecdotes citées par M. Taine en vue de rabaisser les manières de l’Empereur, pour être piquantes peut-être, n’en sont pas moins fort mal choisies. La vérité n’est ni dans l’une ni dans l’autre : très probablement personne ne se permettait de parler à l’Empereur dans les termes attribués à Talleyrand, et très probablement aussi Napoléon s’abstenait d’employer le genre de riposte dont on veut bien gratifier Volney.