III
En multipliant les témoignages recueillis aux sources les plus diverses, en juxtaposant les propos des témoins oculaires avec les pièces officielles, nous espérons arriver à réformer le jugement final, que Taine a formulé en ces termes : « Par essence, Napoléon est insociable » ; car nous prétendons au contraire qu’il n’a été réfractaire à aucune des qualités morales qui contribuent à rendre agréables les relations mutuelles des hommes.
Considérons d’abord les grandes lignes de la vie de Napoléon.
Rien chez lui qui décèle l’homme désireux de s’affranchir des obligations imposées par les lois sociales : c’est d’abord sa famille, objet constant de sa sollicitude, qu’il tient à voir heureuse. Quand il aurait pu lui suffire de constituer aux siens des positions brillantes au pays natal, ce dont on lui aurait déjà su gré, sa tendresse naturelle les veut tous près de lui. Malgré le peu d’éclat qu’ils sont capables d’apporter, il les juge aussi dignes que lui des magnificences du trône, des honours, comme dit Madame Mère. Voilà, à coup sûr, qui est d’un bon fils, d’un bon frère, d’un homme imbu de tous les bons principes familiaux, tels qu’ils sont prescrits, sinon pratiqués, dans notre société moderne.
Viennent ensuite les témoins des débuts pénibles. Depuis les concierges de l’école de Brienne, attachés sous le Consulat à Malmaison, jusqu’aux camarades de jeunesse, les Bourrienne, les Junot, les Marmont, qui sont plus tard ses secrétaires ou ses aides de camp ; aussi haut que monte l’Empereur, il les entraîne tous à sa suite comme autant de renseignements biographiques qu’il affiche publiquement.
Si bienveillant envers les obscurs et les humbles, Napoléon aurait-il pu, dans le cours de ses relations, transformer sa nature au point de n’être plus qu’un personnage insupportable, sorte de porc-épic toujours prêt à dresser ses dards contre ceux qui l’abordent ?
Ici encore, un aperçu général de ce qui s’est passé sous le règne de Napoléon sera en contradiction flagrante avec tout ce qui a été dit.
Retenez, premièrement, qu’il est peut-être le monarque près de qui les ministres ont conservé le plus longtemps leurs fonctions. Ne croyez pas que ceux-ci aient été spécialement choisis avec l’épiderme insensible et l’échine d’une souplesse exceptionnelle, car l’histoire vous apprendra que ses successeurs n’en ont pas trouvé de plus dignes parmi les Français pour remplir les premiers rôles dans l’État.
Après, passez en revue la pléiade des gens portant des noms anoblis depuis des siècles, qui ont sollicité la faveur de vivre à côté de l’Empereur. C’est à juste titre que Thibaudeau a pu dire : « Il n’y aura pas assez de places dans la domesticité impériale pour les nobles qui en brigueront… » Ils n’étaient pas obligés de revenir de l’étranger, où du moins ils possédaient un bien sacré, le respect de soi-même, ceux qui s’appelaient : Montmorency, Mortemart, Montesquiou, d’Aubusson, Talleyrand, Angosse, Radziwil, Kergariou, Turenne, Noailles, Brancas, Chabrillant, Gontaut, Narbonne, Bouillé, Chevreuse, Mercy-d’Argenteau, Fontanges, Cossé-Brissac, Clermont-Tonnerre, etc. Quoi ! tous ces rejetons de l’antique noblesse, de cette fière et vieille aristocratie française, n’auraient été que des pleutres se mésestimant assez pour venir mendier près d’une odieuse brute les attributions dont jadis ils s’enorgueillissaient près de leurs rois traditionnels !
Il n’est pas permis d’ignorer davantage que tous les souverains de l’Europe ont été flattés de nouer des rapports personnels avec Napoléon.
Le rôle de vaincu, nous le savons, peut imposer de grands sacrifices. L’intérêt général d’un peuple commande parfois à un roi bien des démarches humiliantes ; mais qui donc, par exemple, pouvait, en pleine paix, cinq mois après Tilsitt, contraindre l’empereur de Russie, alors très puissant, à écrire : « … Je vous charge de témoigner à l’Empereur combien je suis sensible à toute la galanterie qu’il met dans ses procédés envers moi. Je vous charge de lui en exprimer toute ma reconnaissance, et de lui réitérer qu’il n’a pas d’ami ni d’allié plus fidèle que moi. » Personne n’est autorisé à taxer de fourberie cette démonstration spontanée.
Enfin, il y a dans la carrière de l’Empereur un fait capital qui, à lui tout seul, suffirait à établir que Napoléon n’inspirait pas une horreur insurmontable ; ce fait, c’est le mariage avec l’archiduchesse d’Autriche. Mariage politique, dit-on ; c’est exact du côté de la France aussi bien que du côté de l’Autriche, mais ce serait dépasser les bornes de la vraisemblance que de croire un père assez dénaturé pour jeter sa fille entre les bras d’un homme mis au ban de la civilisation, cet homme fût-il encore mille fois plus puissant que ne l’était Napoléon. Si telle avait été la conduite de l’empereur d’Autriche, c’est lui tout d’abord qu’il siérait de convaincre de barbarie, car les sauvages mêmes ne livrent pas aux fauves leurs enfants.
Quand, en 1814, la marée montante des invectives et des diffamations arrive jusqu’à l’île d’Elbe, Napoléon, avec sa hautaine ironie, arme aussi redoutable chez lui que son épée, définit en quelques mots les rôles des monarques étrangers et le sien : « Les souverains, dit-il, qui, après m’avoir envoyé respectueusement des ambassades solennelles, qui, après avoir mis dans mon lit une fille de leur race, qui, après m’avoir appelé leur frère, m’ont ensuite appelé usurpateur, se sont craché à la figure, en voulant cracher sur moi. Ils ont avili la majesté des rois, ils l’ont couverte de boue. Qu’est-ce, au surplus, que le nom d’empereur ? Un mot comme un autre. Si je n’avais d’autres titres que celui-là pour me présenter devant la postérité, elle me rirait au nez. Mes institutions, mes bienfaits, mes victoires, voilà mes véritables titres de gloire. Qu’on m’appelle Corse, caporal, usurpateur, peu m’importe… »
Il faut se demander maintenant pourquoi tous ces insulteurs, rois ou sujets, se sont associés pour avilir la mémoire de Napoléon. Si ce n’est pas le cri de leur conscience bâillonnée par quinze ans de tyrannie et d’effroi, quel mobile a pu pousser dans cette triste voie des hommes appartenant à l’élite de la société ? La réponse est facile : le respect humain oblige à trouver des raisons pour justifier la turpitude, la palinodie, la violation des traités, le lâche abandon, la cruauté envers l’ennemi désarmé.
Comment justifier, aux jours d’exil, l’absence de ceux qui avaient été comblés de bienfaits presque invraisemblables, comment excuser les tortures de Sainte-Hélène, infligées par des bourreaux dont l’un était le beau-père et dont les autres tenaient jadis à honneur de se dire les frères de la victime ?
Pour expliquer de tels procédés, point n’est besoin de rhétorique. Il suffit de rappeler un vulgaire proverbe, usité dans le peuple à propos des ingrats : « Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est enragé. »