IV

Ces premières observations, dont la clarté nous paraît suffisante, vont nous servir à diriger nos pas dans notre recherche de la vérité.

Il faudra examiner de près le système des adversaires et opposer aux rares et insidieux documents versés par eux aux débats les nombreux et irrécusables matériaux qui n’ont pas été inventés pour les besoins de notre thèse.

Et d’abord quelle impression faisait Napoléon sur les personnes qui se trouvaient en contact avec lui pour la première fois ?

« … Bonaparte m’aborda avec simplicité, dit Chateaubriand, sans me faire de compliments ; sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l’Égypte et des Arabes, comme si j’eusse été de son intimité et comme s’il n’eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. »

« … Dès qu’il parle, témoigne Kotzebue dans ses Souvenirs de Paris, un sourire vraiment gracieux rend sa bouche très agréable et inspire sur-le-champ de la confiance… Il s’approcha de moi et me parla avec infiniment de bonté et d’aisance sur les théâtres… Il aime de préférence la tragédie ; il s’est prononcé envers moi-même, et d’une manière assez gaie, contre les drames, en y mettant toutefois cette restriction que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. »

Lombard, conseiller intime du roi de Prusse, lui écrit en 1803 :

« … On se trompe absolument à l’étranger sur ce qu’on appelle communément la violence de caractère du Premier Consul, et la précipitation de ses jugements. Il est, dans la discussion, calme, attentif, ayant toujours l’air de vouloir s’instruire, et ne s’irritant pas de la contradiction. »

Un autre étranger, Jean de Muller, dit de sa première rencontre avec Napoléon : « Je le contredis quelquefois, et il entra en discussion. Je dois dire avec impartialité, et aussi sincèrement que si j’étais devant Dieu, que la manière dont il me parlait me remplit d’admiration et d’amour… Ce jour-là a été un des plus remarquables de ma vie. L’Empereur a fait aussi ma conquête par son génie et sa bonté naturelle. »

Enfin, s’il faut la consécration du jugement d’une femme, nous interrogerons son ennemie déclarée, Mme Récamier. « Elle s’étonnait de lui trouver un air de douceur, une simplicité de manières qui contrastait avec les façons toujours théâtrales de Lucien Bonaparte. » « Son regard, dit Stendhal, prenait une douceur infinie quand il parlait à une femme ou qu’on lui contait quelque beau trait de ses soldats. »

Mollien « fut surtout étonné de la patience avec laquelle avaient été écoutées ses longues explications par celui qu’on avait souvent représenté comme le moins indulgent des hommes » ; et l’ancien ministre du Trésor public ajoute : « Je retrouvai souvent cette simplicité, cette patience qui m’avaient séduit dans ma première entrevue, cette disposition à tout entendre qui encourage l’inférieur à tout dire. »

Ces renseignements pris chez des auteurs peu enclins à la flatterie sont confirmés par les autres écrivains contemporains. Au sujet de la facilité avec laquelle on abordait Napoléon, voici l’appréciation caractéristique du duc de Vicence : « Jamais ces vieilles moustaches (les soldats de la garde) n’eussent osé parler au dernier de leurs sous-lieutenants comme ils parlaient au chef redouté de l’armée. »

« Cent fois, constate le duc de Bassano, j’ai vu l’Empereur parcourir, la nuit, les bivouacs, causer çà et là, s’arrêter devant les feux, demander ce qui bouillait dans la marmite et pouffer de rire aux réponses très drôles qu’il recevait. » « Je l’ai connu, dit Marmont, ayant de la bonté et une véritable bonté, quoique ce soit loin de l’opinion consacrée, susceptible d’un attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes. » « Lasalle, Junot et Rapp, mentionne le général Marbot, disaient à l’Empereur tout ce qui leur passait par la tête. Les deux premiers, qui se ruinaient tous les deux ans, allaient ainsi raconter leurs fredaines à Napoléon, qui payait toujours leurs dettes. »

« Ce que chacun de nous — dit M. de Ségur, témoin intime de la vie privée de Napoléon — doit à sa mémoire…, c’est d’attester sa bienfaisance pour les infortunes privées, sa douceur, son économie, sa simplicité dans ses habitudes intérieures, la constance de son attachement pour ceux qui l’entouraient. » « Personne, d’après le général Rapp, n’était plus sensible, personne n’était plus constant dans ses affections que Napoléon. » « J’ai eu plusieurs fois l’occasion de le juger bon, » affirme Rœderer.

Meneval, consignant les souvenirs de la première entrevue avec celui dont il devait être le secrétaire, s’exprime ainsi : « Il me parla de mes études avec une bienveillance et une simplicité qui me mirent fort à l’aise, et me firent juger comme cet homme était doux et facile dans la vie privée. » Mlle Avrillon nous montre « l’Empereur, lorsque rien ne le tracassait, très familier avec les personnes de l’intérieur ; leur parlant avec une sorte de bonhomie, d’abandon, comme s’il eût été leur égal ». Et M. de Bausset, qui était de la maison en sa qualité de préfet du palais, confirme cette manière d’être en ces termes : « Dans les audiences, Napoléon s’adressait successivement à chaque personne, et écoutait avec bienveillance tout ce qu’on désirait lui dire. »

Veut-on mettre en doute la sincérité des serviteurs particuliers ? Voici leurs témoignages sanctionnés par un indépendant, un ambassadeur, dont l’hostilité est notoire : « La conversation avec lui, dit M. de Metternich, a toujours eu pour moi un charme difficile à définir… il écoutait les remarques et les objections qu’on lui adressait, sans sortir ni du ton ni de la mesure d’une discussion d’affaires, et je n’ai jamais éprouvé le moindre embarras à lui dire ce que je croyais la vérité, lors même qu’elle n’était pas faite pour lui plaire. » Et comme s’il avait à tâche de prouver l’aménité de l’Empereur, Metternich nous le montre tour à tour « retardant son déjeuner de deux heures pour ne pas interrompre une conversation », lui disant rondement : « Ne soyons ni Empereur des Français, ni ambassadeur d’Autriche, je vous parlerai comme à un homme que j’estime, et ne faisons pas de phrases », ou bien « s’excusant de l’avoir fait attendre huit à dix minutes dans l’antichambre ».

Ce dernier trait est conforme à cet autre raconté par un ancien page de la Cour impériale, M. de Sainte-Croix, qui avait pris un malicieux plaisir à faire attendre, pendant deux heures et demie, le vieil amiral Truguet, sans annoncer sa présence à l’Empereur. Celui-ci ayant rencontré, par hasard, l’amiral dans l’antichambre : « Ah ! Truguet, mon cher ami, dit Napoléon en posant ses deux mains sur les épaules du vieux marin, depuis combien de temps attendez-vous ? »

Cette franche affabilité, ennemie de toute étiquette, a été encore signalée par d’autres auteurs. Après une discussion assez vive sur la musique, Arnault s’étant trouvé offusqué, c’est Napoléon qui le recherche et lui dit en riant : « Eh bien ! vous m’en voulez toujours ? Il ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous. » Un autre exemple nous est fourni par Miot de Mélito, revenant à Paris, disgracié et tremblant de paraître devant Napoléon. « Son premier abord, dit Miot de Mélito, fut assez agréable. Il me dit sur le ton de la plaisanterie que je m’étais brouillé avec les ministres, que les ministres n’aimaient pas les administrateurs généraux qui en agissaient à leur tête, qu’enfin j’avais à me réconcilier avec eux. »

Fleury de Chaboulon nous parle « de cette grâce familière qui donnait tant de prix à ses entretiens » ; la duchesse d’Abrantès nous dépeint encore l’aménité de l’Empereur dans un épisode qui lui est personnel. Elle revenait de Lisbonne, où Junot, son mari, était ambassadeur ; à son entrée dans le salon des Tuileries, où la Cour était réunie, l’Empereur ne put s’empêcher de sourire en voyant l’air sérieux que mettait à faire ses révérences celle qu’il avait connue tout enfant : « Eh bien, madame Junot, lui dit-il, on gagne toujours à voyager ! Voyez comme vous faites bien la révérence maintenant. N’est-ce pas, Joséphine ? — Et il se tourna vers l’Impératrice. — N’est-ce pas qu’elle a bon air ? Ce n’est plus une petite fille… C’est madame l’ambassadrice… »

Enfin, pour accentuer le peu de raideur que l’Empereur apportait dans ses relations, il nous manquait de le voir « descendre de son trône pour bavarder avec les membres de l’Institut ». Nous citons là le texte même d’un auteur qu’on n’accusera pas de flatter l’Empereur, c’est La Réveillère-Lépeaux qui termine ainsi sa phrase : « … l’ont sait qu’il bavardait quelquefois beaucoup avec les membres de ce corps savant. »

Naturellement, on a soutenu que Napoléon ne laissait discuter aucune de ses paroles ; M. Taine n’a-t-il pas dit que « son premier mouvement, son geste instinctif, était de foncer droit sur les gens et de les prendre à la gorge… » ? Ce n’est cependant pas ainsi que nous le représente Gohier, l’ancien président du Directoire, emprisonné au 18 brumaire, et dont la malveillance serait excusable. Il dit : « … Non seulement Bonaparte ne s’offensait point de la désapprobation des projets soumis à la discussion de son Conseil d’État…, mais il provoquait la contradiction… Intra parietes, il tolérait tout, aucune objection ne pouvait l’indisposer, et c’était presque toujours celui qui l’avait contrarié avec le plus de force qu’il appelait à dîner avec lui… »

Ceux qui ont le plus travaillé avec Napoléon dans les affaires de l’État — de ce nombre sont Rœderer et Thibaudeau — corroborent en maints endroits cette qualité de son caractère. Meneval, son secrétaire particulier, déclare « qu’il souffrait volontiers la contradiction, et que même il cédait souvent », et Caulaincourt ajoute « qu’il savait supporter avec une grande noblesse la contradiction sur ses idées les mieux arrêtées ». Savary, pour sa part, témoigne que « l’Empereur avait un tel discernement, un tel sentiment de justice, d’attachement pour ceux dans lesquels il avait confiance, qu’il y avait non seulement sécurité, mais avantage à tout lui dire ». On ne saurait mieux compléter ces appréciations générales qu’en montrant l’attitude de l’Empereur aux prises avec l’adversité : « Pendant la traversée de Fréjus à l’île d’Elbe, dit le colonel sir Neil Campbell, Napoléon fut pour nous tous plein de courtoisie et de cordialité. » « Durant le même voyage, remarque de son côté le baron Peyrusse, je vis l’Empereur toujours de bonne humeur, d’une prévenance et d’une politesse parfaites. » Relatons encore l’impression du capitaine Maitland, commandant le navire anglais le Bellérophon, à bord duquel vint se rendre en 1815 le vaincu de Waterloo : « Cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’on éprouvait un sentiment de compassion allié au regret qu’un homme, doué de tant de qualités séduisantes, se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Dans notre enquête sur la sociabilité de Napoléon, nous avons interrogé vingt-neuf de ses contemporains, dont dix au moins sont ses ennemis avérés ; les réponses ont été unanimes dans leur esprit. Grâce à cette consultation, nous voilà sortis du domaine du merveilleux ; nous sommes désormais en face d’une simple créature humaine, avec les qualités morales de l’homme civilisé.

A côté de témoignages nombreux et contradictoires, formant la véritable base d’un jugement impartial, nous avons plus encore, nous avons le témoignage, il faut le dire très haut, des illettrés, de ceux qui n’ont pas écrit, de ceux qui n’ont pas lu, esprits incultes, impressionnés directement par les procédés dont on use envers eux.

Ces hommes, au nombre de plusieurs centaines de mille, ont vécu, pendant près de vingt ans, côte à côte, pour ainsi dire, avec Napoléon. L’épaisseur d’une tente, pas plus, les séparait. Ils ont peiné ensemble, ils ont supporté des fatigues, des privations inouïes sous l’impulsion de ce chef qui les conduisait à travers l’Europe. Dans l’espèce, il faudra faire grand cas de l’opinion émise par ces natures frustes, privées de sens critique, qui sentent les coups et ne les analysent pas. Pareils à des enfants, ces hommes détestent d’abord le maître dont ils croient avoir à se plaindre.

Eh bien ! qu’ont-ils dit, d’une seule voix, — le mot, en somme, n’est pas hyperbolique, — ces hommes qui représentent presque toute la population virile de la France ?

Quand leurs corps affaissés sous le poids d’un accablement prématuré, quand leurs membres mutilés auraient justifié bien des imprécations, ils ont forgé avec une éloquence enthousiaste et décisive, ils ont créé d’instinct la légende du Petit Caporal. Ces deux derniers mots avaient, dans la bouche de ces braves, une portée considérable qu’il convient de déterminer : le caporal, c’est le camarade de chambrée, c’est le gradé dont l’autorité est presque fraternelle. Il ne quitte jamais son escouade. Chargé de veiller à tous les besoins de ses inférieurs, il n’est exempt d’aucun de leurs dangers, il fait le métier de simple soldat, tout en ayant une responsabilité. Donc, en adoptant ce sobriquet bizarre, ces modestes soldats affirmaient que leur Empereur était pour eux un camarade investi du grand commandement.

Voilà la vérité, sans apprêt, sans réserve, qui est sortie de toutes les chaumières de France !