IV
Lucien avait dix ans, Napoléon en avait seize, que déjà celui-ci s’occupait avec une affectueuse vigilance de l’éducation de son jeune frère. En 1785, Napoléon s’était mis en rapport avec le directeur du petit séminaire d’Aix, en vue de l’admission, dans cet établissement, de son frère Luciano, comme il dit. La Révolution détourna Lucien de la vocation religieuse. Il se lança à corps perdu dans la politique. Ses excentricités dans sa nouvelle carrière lui valurent d’être arrêté comme suspect, en 1795, à Saint-Chamond, où il occupait une place d’inspecteur dans l’administration des guerres. Enfermé à la prison d’Aix, « il fallut pour l’en faire sortir l’influence de son frère Napoléon qui le fit nommer commissaire des guerres aux armées d’Allemagne et du Nord ». Ainsi s’exprime un ouvrage anonyme publié récemment et attribué à l’un des descendants de Lucien Bonaparte.
Au moment de partir pour l’Égypte, Napoléon voulut emmener avec lui Lucien qui refusa, préférant aller en Corse dans l’espoir de se faire nommer député. Malgré sa jeunesse, il réussit parfaitement. C’est grâce à cette élection qu’il fut membre du Conseil des Cinq-Cents et qu’au 18 brumaire il joua un rôle important, sans que ce rôle ait eu cependant toute la valeur que tant d’autres, après lui-même, lui ont accordée.
Sa conduite, ce jour-là, fut dévouée, c’est incontestable ; elle fut même efficace en ce sens qu’il savait, par expérience, combien étaient vaines les déclamations parlementaires devant lesquelles Napoléon se troubla, lui qui, cent fois, n’avait pas sourcillé sous la mitraille.
Le premier acte consulaire de Napoléon fut de nommer Lucien ministre de l’intérieur.
Celui-ci fut bientôt compromis dans des affaires louches de gens à qui il avait concédé des monopoles avantageux. Le Premier Consul aurait voulu fermer les yeux, mais le général Moreau intervint sans ménagements, au nom de l’armée jalouse de l’honneur de son chef, souillé, disait-il, par les actes du ministre, son frère. Lucien fut contraint de donner sa démission. Napoléon ne tarda pas à effacer cette disgrâce par une brillante compensation.
Un an, jour pour jour, après le coup d’État du 18 brumaire, Lucien Bonaparte prenait la route de Madrid, où il était nommé ambassadeur d’Espagne.
C’est après le retour de Lucien à Paris que se place l’incident qui amena la rupture retentissante entre les deux frères. L’origine en est dans le second mariage de Lucien Bonaparte. En 1794, âgé de vingt ans, celui-ci avait épousé Catherine Boyer, sœur de l’aubergiste chez qui il logeait à Saint-Maximin. Lucien devint veuf en 1800. En ce moment cruel, le Premier Consul prit une part très vive au désespoir de son frère : « Vous avez perdu une excellente femme… J’espère n’avoir jamais besoin du courage qui vous est nécessaire pour supporter un tel malheur. » Bientôt remis de son chagrin qui avait paru, d’abord, devoir être éternel, Lucien Bonaparte rencontra dans une partie fine, au printemps de 1802, Mme Jouberthon, fort jolie femme de vingt-quatre ans dont il devint amoureux fou.
Malgré l’opposition formelle du Premier Consul, qui « avait même défendu au maire du dixième arrondissement de Paris de procéder à ce mariage », Lucien épousa sa maîtresse. Grande fut la colère de Napoléon le jour où, dans un concert à Malmaison, il apprit fortuitement cette nouvelle. En proie à la plus vive fureur, il fit enjoindre à Lucien de quitter le territoire français, lui signifiant que jamais il ne reconnaîtrait ce mariage, fait contre sa volonté.
A la vérité, nous sommes bien, ici, en face d’un mouvement d’irascibilité violente et de despotisme absolu que la raison d’État seule pourrait expliquer. Il importe donc d’examiner si ce puissant motif existait en réalité. Il faut tout d’abord écarter l’idée que le Premier Consul se soit senti vexé dans son amour-propre en voyant son frère contracter une union bourgeoise. La conduite toujours aimable de Napoléon avec sa première belle-sœur, fille d’un aubergiste, ne permet guère cette supposition. Et quand on l’a vu, général en chef, donner sa sœur Pauline à Leclerc, fils d’un meunier ; quand on l’a vu, Consul, marier sa sœur Caroline à Murat, ex-garçon mercier, on n’est pas fondé à lui reprocher de convoiter des alliances princières pour sa famille. Fut-il mécontent de n’avoir pas été consulté sur ce choix ou même d’avoir vu ses conseils repoussés ? Ce serait de l’enfantillage. Non, une raison plus grave détermina le courroux de Napoléon : on était à la fin de 1803, la question de la succession éventuelle du Premier Consul occupait tous les esprits. En principe, le rétablissement de l’Empire avec l’hérédité était résolu. Or, la succession de Napoléon, du moment que Joseph n’avait pas d’enfants mâles, revenait de droit aux enfants de Lucien Bonaparte.
Quelle arme ce dernier ne venait-il pas de mettre entre les mains des adversaires de l’hérédité, dont l’opposition pouvait se fortifier de ce fait que le futur héritier de la Couronne se trouvait être un enfant né plusieurs mois avant le mariage de son père ?
S’il est fort compréhensible qu’un homme préfère aux dignités des cours le bonheur de la femme qu’il a choisie dans la liberté de ses penchants, il est plus difficile d’admettre qu’un frère, oublieux du passé, indifférent à l’intérêt de toute sa famille, ne cesse, comme Lucien le fit sous l’Empire, durant son séjour à Rome, de se comporter en ennemi personnel de l’Empereur. Le seul crime de celui-ci était, en réalité, de ne pas vouloir sacrifier les destinées du trône de France à des exigences honorables, sans doute, au point de vue du sentiment, mais incompatibles avec la constitution impériale.
Opposant aux menées hostiles de Lucien les sentiments les plus délicats, c’est encore l’Empereur tout-puissant qui se montre désireux d’un accommodement. C’est lui qui fait les premières avances, en proposant à son frère une entrevue, restée célèbre, à Mantoue, le 12 décembre 1807. Cette conférence, qui fut très animée de part et d’autre, laissa les deux frères plus en désaccord que jamais.
Après l’abdication de Napoléon, Lucien, obéissant à un bon mouvement du cœur, écrivit à l’Empereur, à l’île d’Elbe. Celui-ci lui fit répondre par cette note : « Écrire à mon frère Lucien que j’ai reçu sa lettre du 11 juin ; que j’ai été sensible aux sentiments qu’il m’exprime ; qu’il ne doit pas être étonné de ne pas recevoir de réponse de moi, parce que je n’écris à personne. Je n’ai même pas écrit à Madame. »
Lorsque l’Empereur fut rentré aux Tuileries, en 1815, Lucien lui offrit spontanément son concours. Quelles furent les conditions posées par Napoléon ? Il est assez difficile de les préciser. Un récit fait par le Père Maurice de Brescia signale la présence de Lucien à Charenton, auberge de la Poste, peu après le retour de l’île d’Elbe. De Charenton, une correspondance active fut échangée entre Lucien et Joseph Bonaparte, puis le Père Maurice fut mandé à Paris par l’Empereur.
Dans cette correspondance et dans ces allées et venues, furent sans doute arrêtées les bases d’un accord dont les détails sont restés inconnus. Il est à supposer que l’existence du roi de Rome, héritier direct de la couronne, rendait moins rigide l’Empereur, qui n’avait plus à craindre l’immixtion des enfants mâles de Lucien dans la succession au trône ; d’autre part, il est visible que Lucien faisait une grande concession en venant à Paris, vers les premiers jours de mai 1815, sans sa femme qu’il avait laissée en Italie, dans sa propriété de Ruffinella.
D’après le Journal de l’Empire, le 8 mai, il arrivait à Paris chez le cardinal Fesch, rue du Mont-Blanc. Le 11, le Palais-Royal lui était assigné comme résidence par l’Empereur. Il accompagna Napoléon partout : le jour du champ de mai, vêtu d’une tunique et d’un manteau de velours blancs brodés d’or, Lucien Bonaparte était à la gauche du souverain.
Membre de droit de la Chambre des pairs, en sa qualité de prince, il fut jusqu’au 21 juin 1815 le dernier mandataire de l’Empereur et le dernier défenseur du trône impérial.