V
Les richesses considérables dont l’Empereur a pu, à un moment donné, combler tous les siens, sont un bien petit sacrifice auprès des privations subies par Bonaparte, lieutenant d’artillerie, en vue de subvenir à l’éducation de son frère Louis, âgé de douze ans.
Et l’Empereur a pu, vingt ans plus tard, écrire très sincèrement à Louis, qu’il avait fait roi de Hollande : « … J’avais donné à la Hollande un prince qui était presque mon fils. »
En effet, comme un père jaloux de conserver près de lui son enfant, Napoléon ne pouvait se séparer de Louis, dont il fit son aide de camp pendant les campagnes d’Italie et d’Égypte. En 1802, dans le but évident de veiller de près sur le bonheur de son frère, le Premier Consul le maria avec sa belle-fille, Hortense de Beauharnais.
En 1804, Louis est nommé général, puis placé au Conseil d’État, afin d’y parfaire son instruction dans toutes les branches de l’administration. L’année suivante, il est gouverneur de Paris. Enfin, en 1806, l’Empereur lui donne la royauté de la Hollande.
La véritable prédilection dont Louis était l’objet s’affirme peut-être encore davantage dans les conversations où l’on discutait les titres des membres de la famille éventuellement appelés à succéder à Napoléon. « Vous ne me dites pas un mot de Louis, observe le Premier Consul à Rœderer. Pourquoi cette injustice pour Louis ? Il m’a plus servi qu’eux tous. Il m’a accompagné dans toutes mes campagnes, il est couvert de blessures, et vous n’en dites rien ! »
Sa pensée se trouve bien complétée par ces mots adressés à Stanislas Girardin : « Nous n’avons plus besoin de nous mettre l’esprit à la torture pour chercher un successeur ; j’en ai trouvé un, c’est Louis. Celui-là n’a aucun des défauts de ses frères, et il en a toutes les bonnes qualités. — Alors, ajoute le même auteur, il m’en fit un éloge pompeux, me montra des lettres de lui où l’amitié fraternelle est exprimée à chaque ligne, de la manière la plus tendre. »
Par quelle perversion de jugement Louis en vint-il à incriminer toutes les intentions de l’Empereur ? Par quelle aberration d’esprit la reconnaissance fit-elle place chez lui à la suspicion la plus odieuse ?
La réponse est aisée : Louis éprouva le même éblouissement que son frère Joseph ; il vit dans l’élévation de Napoléon une sorte de prédestination égale pour toute la famille. Les conquêtes de l’Empereur lui semblaient être leur patrimoine commun. Partant, personne ne devait rien à Napoléon, qui, au contraire, gardant pour lui la plus forte part, restait le débiteur des autres.
Entré dans cette voie, Louis trouva naturellement que sa royauté en Hollande n’avait pas assez d’éclat. Ce ne sont, au commencement, que plaintes et demandes d’argent. Il ne veut pas se persuader qu’il est un roi débutant exposé à subir bien des tribulations avant de parvenir à la prospérité. Au lieu de jouir avec orgueil d’une situation que son origine ne lui permettait pas d’espérer, même en rêve, il se pose en victime dès les premiers jours. La nature des plaintes de Louis est facile à concevoir par les observations que lui faisait Napoléon : « Vous m’écrivez tous les jours pour me chanter misère. Je ne suis pas chargé de payer les dettes de la Hollande ; j’en serais chargé, que je n’en aurais pas les moyens. »
En toutes choses, l’esprit de Louis est hanté par l’idée d’agir en souverain puissant et de haute lignée. Tout ce qu’on fait à Paris, il veut l’imiter à Amsterdam, au point que Napoléon est obligé de lui écrire : « Mes institutions ne sont point faites pour être tournées en ridicule. »
Dans sa turbulence à faire usage de ses droits royaux à sa fantaisie, Louis ne veut pas se rappeler qu’il doit la couronne à son frère ; c’est à peine s’il sait que celui-ci existe : « J’apprends, lui écrit Napoléon, que vous faites une loi sur la régence. J’espère que vous voudrez bien me consulter… Vous vous souviendrez sans doute aussi que je suis de la famille. Vous sentez très bien que, si vous veniez à manquer, je ne voudrais voir la Hollande qu’entre des mains qui me conviendraient… »
Dans cette mercuriale, on voit percer aussi le grief capital de Napoléon contre Louis, qui entendait conserver à la politique hollandaise une indépendance absolue vis-à-vis de la France. Peu importait au nouveau roi que ses actes fussent ou non compromettants pour la réussite des plans de l’Empereur. Louis se considérait comme Hollandais, et le bien de la France ne le préoccupait guère. « Etes-vous l’allié de la France ou de l’Angleterre ? je l’ignore », s’écrie Napoléon, qui en arrivera un jour à dire à Louis : « Votre Majesté trouvera en moi un frère, si je trouve en elle un Français ; mais si elle oublie les sentiments qui l’attachent à la commune patrie, elle ne pourra trouver mauvais que j’oublie ceux que la nature a placés entre nous. »
Arrivés à ce degré de tension, les rapports entre les deux frères ne pouvaient manquer de se terminer par un éclat.
Il eut lieu le 10 juillet 1810, jour où, par un coup de tête, Louis quitta furtivement la Hollande, sans que personne sût ce qu’il était devenu.
Ouvertement bafoué par cette impudente équipée, voyant comme tournée en dérision sa suprématie jusque-là incontestée, blessé au fond de l’âme de tant d’ingratitude et d’un tel manque d’amitié fraternelle, Napoléon sut maintenir quand même sa colère dans des limites que ne se fût guère imposées sans doute un despote ombrageux et violent.
Au lieu de chercher les moyens d’assouvir son ressentiment, il défend d’accabler son frère ; il veut qu’on dise à l’Europe que c’est lui, Napoléon, qui s’est trompé en mettant la royauté aux mains de Louis. La circulaire que le ministre des affaires étrangères enverra « doit tendre tout entière à excuser le roi de Hollande, qui, par suite d’une maladie chronique, n’était pas l’homme qui convenait ».
Qu’il y ait eu, dans cette façon de présenter les choses, un calcul politique, nous ne le nierons pas. Il nous importait seulement d’établir que l’Empereur était parfaitement maître de lui et savait résister aux incitations de la colère, même la plus légitime.
L’école des calomniateurs a prétendu que Louis avait été saisi d’horreur le jour où il supposa que Napoléon avait eu pour maîtresse Hortense de Beauharnais, et qu’il la lui avait fait épouser ensuite. Nous ignorons si Louis a jamais pu partager cette odieuse conviction, attendu que rien ne l’indique. En tout cas, nous avons constaté, dans un précédent chapitre, l’inanité de cette monstrueuse et gratuite imputation.
Bien qu’il eût épargné à Louis toute persécution à la suite de leur rupture bruyante, Napoléon ne put jamais lui pardonner. Son cœur resta navré de cette sécheresse d’âme, de ce comble d’ingratitude. Si Louis put rentrer en France, en 1814, sur les supplications de Joseph, l’Empereur, même aux jours de malheur, ne put jamais croire à la sincérité des tardives démonstrations de ce frère qu’il avait tant aimé.