IV
Dira-t-on que l’Empereur avait une faiblesse toute particulière à l’égard des militaires ? Pour répondre à cette observation, nous allons continuer nos investigations dans toutes les classes de l’ordre civil.
Ainsi qu’on l’a vu dans la première partie de cet ouvrage, Bourrienne avait été le condisciple de Bonaparte à l’école de Brienne ; on a vu aussi, pendant toute la période des débuts, Napoléon resserrer avec empressement les liens de leur camaraderie. Bourrienne fut le secrétaire intime du général en chef de l’armée d’Italie et de l’armée d’Égypte, comme il le fut plus tard du Premier Consul. Bourrienne, qui se croyait sans doute inamovible de par l’amitié de son camarade d’enfance, apportait dans ses fonctions des habitudes de tripotage impudent.
« Ce secrétaire est à vendre, mandait-on à Louis XVIII. » De fait, il touchait de l’argent de toutes mains, et des fournisseurs militaires, et de Fouché, ministre de la police « qui lui donnait 25 000 francs par mois pour espionner Bonaparte », et sans doute des agents royalistes.
Quand la maison Coulon frères, fournisseur de l’équipement de la cavalerie, fit une faillite de trois millions, il éclata au grand jour que Bourrienne était l’associé de ces fournisseurs. Compromis par les agissements de son secrétaire intime, que fit Napoléon ? D’arrêter Bourrienne, il ne fut pas question. Forcément, il le renvoya, mais avec quels ménagements, avec quelles préoccupations de sauvegarder autant que possible, l’honneur de son ami : « Faites solder, écrit-il au trésorier du gouvernement, les appointements du citoyen Bourrienne ; il n’est plus employé près de moi à compter de ce jour, étant promu à d’autres fonctions. »
La disgrâce de Bourrienne ne fut pas de longue durée. Le 22 mars 1805, l’Empereur le nommait ministre plénipotentiaire à Hambourg. Dans ce nouveau poste, Bourrienne ne tarda pas à recommencer ses exactions. Il fit pis encore, il trahit au profit des Bourbons la cause de l’Empereur, son bienfaiteur. Il a eu le téméraire orgueil d’écrire lui-même dans ses mémoires : « Quand Louis XVIII m’aperçut à Saint-Ouen, il me dit : « Ah ! monsieur de Bourrienne, je suis heureux de vous voir. Je sais les services que vous nous avez rendus à Hambourg ; je vous en témoignerai avec plaisir ma reconnaissance. »
Et Napoléon a connu en leur temps, les trafics, les manœuvres et la trahison de Bourrienne. La preuve en est partout dans sa correspondance : « Il me revient que le sieur Bourrienne a gagné sept ou huit millions à Hambourg en délivrant des permis et en faisant des retenues arbitraires… » « Tâchez de découvrir toutes les friponneries de ce misérable Bourrienne afin que je puisse lui faire restituer ce qui ne lui appartient pas. » « Je vous envoie des pièces très importantes sur le sieur Bourrienne. Tout me porte à croire que cet individu a des intrigues suivies avec Londres. »
Les menaces furent les seules armes employées par Napoléon contre Bourrienne. Cédant aux plus nobles faiblesses du cœur, jamais il ne consentit à porter la main sur son ancien camarade.
Ici, l’on ne dira pas que l’Empereur agissait de la sorte parce qu’il avait besoin d’hommes de valeur dans son gouvernement ; il est à supposer qu’on eût trouvé facilement en France, pour l’envoyer à Hambourg, quelqu’un qui aurait pu sans peine mieux remplir son mandat que cet incurable intrigant.
On pourrait presque arrêter là l’énumération des actes de générosité de l’Empereur, la preuve semblant décisive. Mais l’historien ne doit pas oublier que Napoléon se trouve, devant la postérité, dans la situation d’un homme qui serait publiquement accusé d’être un malfaiteur. Un mot a suffi pour déshonorer cet homme ; il faudra cinquante témoins pour le réhabiliter. Nous devons donc encore évoquer d’autres témoignages, afin que la démonstration soit à jamais définitive. Elle va ressortir de tous les actes, grands et petits, de la vie de l’Empereur.
S’agit-il d’un détenu, accusé d’avoir proféré des propos injurieux contre le Premier Consul ? voici sa décision : « Renvoyé au ministre de la police pour le faire mettre en liberté, s’il n’y a aucune plainte sur son compte. »
Du moins fut-il inflexible à l’occasion du procès Moreau, Pichegru et Georges, sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, car il est une des assises principales du système de dénigrement dirigé contre Napoléon ? Lisez en quels termes il accorde la grâce de Polignac, condamné à mort : « Nous n’avons pu nous défendre d’être touché de la douleur de Mme Armand de Polignac. Nous nous sommes d’ailleurs souvenu que nous avons été lié avec ce jeune homme au collège, dans les premiers jours de l’enfance, et il n’est pas étonnant qu’il l’ait oublié dans l’attentat inouï où il s’est laissé égarer, puisqu’il a oublié les devoirs qui, dans toutes circonstances, doivent être présents à tout Français envers sa patrie. »
Le matin même de l’exécution des condamnés, à la demande du général Rapp évoquant le spectacle de toute une famille en larmes, il accorde la grâce de Russillon, aide de camp et ami de Pichegru.
Enfin, c’est à Georges lui-même, et à ses complices, qu’il fait offrir leur grâce. Si invraisemblable qu’il paraisse, ce trait de générosité ne peut être mis en doute, si l’on considère la date où il a été rendu public, le 27 janvier 1815, époque à laquelle on vantait peu les qualités morales du prisonnier de l’île d’Elbe. « L’un des serviteurs les plus zélés du tyran, dit le Journal des Débats, pénétra par ses ordres dans le cachot des royalistes, la veille de l’exécution, il les trouva en prières : saisi de respect, il s’adressa à Georges et lui offrit, de la part de son maître, des emplois brillants à l’armée, pour lui et ses compagnons. »