V
En présence d’une femme faisant appel à sa sensibilité, on le voit toujours s’attendrir.
A la pétition d’une dame Primavesi, dont le mari, banquier, est détenu, Napoléon répond :
« Malgré les torts de Primavesi, je veux bien lui accorder la liberté. Il lui sera enjoint d’être désormais circonspect et plus prudent. »
Lorsqu’à Berlin, en 1806, le prince de Hatzfeld, au mépris de son rôle de parlementaire, fut pris, à l’aide d’une de ses propres lettres, en flagrant délit d’espionnage, une cour martiale était réunie, la sentence capitale n’était pas douteuse, et devait recevoir son exécution le jour même. Quelques heures avant le jugement, la princesse de Hatzfeld parvint à pénétrer jusqu’auprès de l’Empereur, qui raconte ainsi la scène à l’Impératrice : « Lorsque je montrai à Mme d’Hatzfeld la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement : « Ah ! c’est bien là son écriture ! » Lorsqu’elle lisait, son accent allait à l’âme ; elle me fit peine. Je lui dis : « Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari. » Elle brûla la lettre et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille : deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces, mais c’est que celles-là te ressemblent. »
Le récit précédent se complète par celui que fait d’autre part Napoléon à la princesse de Prusse : « … J’ai été touché de la position de Mme de Hatzfeld. Toutefois, je lui ai même évité les désagréments d’un jugement, et lui ai remis sa peine et la pièce de conviction. Il est vrai que la douceur et la peine profonde de Mme de Hatzfeld m’ont forcé à ce que j’ai fait… » Nous espérons que la haute courtoisie de la réponse ci-après, faite par Napoléon à la lettre de remerciements que lui écrivit Mme de Hatzfeld, satisfera les plus exigeants en matière de délicatesse : « J’ai lu avec plaisir votre lettre. Je me souviens aussi avec plaisir du moment où j’ai pu finir toutes vos peines. Dans toutes les circonstances qui pourront se présenter où je pourrai vous être utile, vous pourrez accourir à moi, et vous me trouverez aise de vous être agréable. »
En Espagne, en 1808, le duc de Saint-Simon, émigré français, pris les armes à la main, fut condamné à mort, et ne dut la vie qu’aux larmes de sa fille se jetant aux genoux de l’Empereur.
Sa clémence ne s’éveillait pas seulement quand des femmes et des filles éplorées se mettaient à ses pieds, elle s’étendait encore sur des actes qui ne provoquaient pas de grande émotion.
A propos de la commission du protocole, qui commet bévues sur bévues, l’Empereur écrit à Champagny : « C’est la centième bêtise qu’elle me fait. Le sieur… est une trop vieille bête pour se mêler de mes affaires. Qu’il reste pensionnaire des relations extérieures, et qu’il ne se mêle de rien. »
Au sujet du ministre de France à Bade, marié selon son cœur et non selon les convenances diplomatiques, Napoléon écrit au ministre des relations extérieures : « … Prévenez ce ministre de donner sa démission, je l’emploierai d’une autre manière à l’intérieur. Cette femme est trop déshonorée, et, s’il la faisait venir en cachette, il s’exposerait à un affront. »
Un Napoléon compatissant aux petites faiblesses humaines de ses fonctionnaires, quelle antithèse avec l’homme intolérant que certains écrivains se sont plu à dépeindre !
Quand l’ordonnateur Jacqueminot quitte son poste à l’armée, sans attendre son successeur, au lieu de sévir, Napoléon écrit au ministre de la guerre : « … Si je ne m’étais pas ressouvenu des services de son père, sénateur, je l’aurais mis à l’ordre de l’armée et déshonoré. Faites comprendre au sénateur le danger que son fils a couru et le mauvais préjugé que cela laisse dans mon esprit. »
A propos d’artistes des théâtres subventionnés qui, au mépris de leurs engagements, sont allés en Russie, Napoléon écrit à son ambassadeur : « Plusieurs artistes se sont sauvés de Paris pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n’est pas de danseuses et d’actrices que nous manquerons à Paris. »
On n’a sans doute pas oublié le ministre de la guerre Aubry, qui se montra, en 1794, si nettement hostile à Bonaparte et qui n’hésita pas à lui enlever le grade de général d’artillerie. Le ressentiment du souverain aboutit au décret suivant : « Article premier. Il est accordé à la veuve du général de division d’artillerie Aubry une pension de deux mille francs… »
La gestion du Trésor public était, de toutes les affaires, celle où l’Empereur exigeait la régularité la plus parfaite ; non seulement il y apportait les scrupules d’une haute intégrité, mais encore il mettait son orgueil à y prévenir les à-coups qui fussent de nature à ébranler la réputation solide des finances françaises. On peut s’imaginer quelle fut sa stupeur lorsque, après Austerlitz, il apprit qu’une crise financière s’était déclarée à Paris, par suite d’un prêt désastreux de quatre-vingt-cinq millions, consenti à des fournisseurs de vivres militaires, par Barbé-Marbois, ministre du Trésor public.
Traduire un tel ministre en jugement ne serait, en tous pays, que l’affaire d’un trait de plume. Chez Napoléon, il n’en va pas ainsi.
De retour à Paris, il se borne à destituer ce ministre pour le moins imprudent ; et encore remarquez en quels termes modérés il fait connaître sa décision : « … J’ai ôté le portefeuille à Marbois ; il m’a fait des choses qui ne peuvent se concevoir ; je le crois toujours honnête homme, mais influencé par des fripons. »
Deux ans après, l’Empereur réhabilita son ancien ministre et lui donna une preuve de la confiance qu’il avait dans sa probité en le nommant premier président de la Cour des comptes. Il le fit entrer plus tard au Sénat.
Fidèle à la règle de conduite que s’imposèrent la plupart de ceux ayant toujours bénéficié de la générosité de Napoléon, Barbé-Marbois se fit un devoir de concourir avec zèle, en 1814, à la chute de l’Empereur.