IV
Un présomptueux, impatient de gloire militaire, n’eût pas suffi, sans contredit, pour accomplir de tels prodiges. Ce qu’il fallait, c’était un chef rigide, incapable de regarder son avénement hiérarchique comme un pas fait vers le repos et l’indolence, et de considérer l’élévation de son grade comme une sorte de piédestal duquel il ne pouvait descendre, sans déchoir, pour s’occuper des objets de détails. Il fallait donc un homme positif, réfléchi, de bon sens, sachant que du choc des idées, on doit toujours, sur cette terre, passer au choc des choses, sachant qu’un trait de génie peut inspirer à un général la marche offensive qui rend inévitable la défaite de l’ennemi, mais sachant mieux encore que, si les soldats manquent, non pas d’armes ni de cartouches, mais seulement de cordons de souliers, ils perdront leurs chaussures, n’avanceront plus, et que, dès lors, la plus savante des combinaisons stratégiques sera réduite à néant.
Cette conviction de l’influence décisive des détails en apparence négligeables, toutefois si importants, dans les plus grandes occasions, a été l’aiguillon permanent et impérieux de l’activité de Napoléon, et a fait de lui, après six semaines, le chef désormais respecté de tous, qui avait tiré l’armée de sa détresse, marchait de succès en succès et, de plus, était en mesure d’apporter une aide considérable au trésor vide de la France.
Un mois s’était à peine écoulé depuis sa prise de possession du commandement, que, le 26 avril, il écrivait au Directoire : « Ce beau pays nous offrira des ressources considérables ; la seule province de Mondovi nous donnera un million de contributions. » Et le 9 mai, au ministre de la guerre : « … Plus vous m’enverrez d’hommes, et plus je les nourrirai facilement. »
Huit jours après, le 18 mai, il met à la disposition du Directoire « deux millions de bijoux et d’argent en lingots, plus vingt-quatre tableaux, chefs-d’œuvre des maîtres italiens ».
Le 1er juin, il expédie à Paris deux millions en or et autorise à faire des lettres de change sur lui, jusqu’à concurrence de « quatre ou cinq millions ». Et le 8 du même mois, il fait passer un million à ses frères d’armes de l’armée du Rhin. Il en avise le ministre des finances et ajoute : « Vous avez dans ce moment une dizaine de millions sur lesquels vous pouvez compter, dans peu vous en aurez autant. »
Enfin, d’après l’estimation de Mallet du Pan, — celui-là même qui, au début de la campagne, surnommait Napoléon « ce bamboche à cheveux éparpillés, ce petit saltimbanque de cinq pieds trois pouces… », — « ce n’est pas à moins de quatre cents millions qu’il faut évaluer les richesses enlevées à l’Italie, dans la seule année de 1796 ». Et c’est avec un autre ennemi, Walter Scott, qu’il faut constater ici que « Napoléon ne réserva pour lui aucune portion considérable du butin, quoiqu’il en eût souvent l’occasion ».
D’autres généraux, avant Napoléon, avaient remporté plus ou moins de victoires ; les Pichegru, les Jourdan, les Moreau, les Souham, les Brune, les Kellermann, les Championnet, les Masséna s’étaient illustrés sur maints champs de bataille ; mais aucun n’avait révélé cette puissance d’organisation dont la France de 1799 avait autant besoin que l’armée d’Italie de 1796. Pour l’une comme pour l’autre, il s’agissait de vivre, avant de songer à vaincre.
On peut s’en assurer en se reportant à la description de la France, dressée par un contemporain : « Le mérite partout persécuté, les hommes honnêtes partout chassés des fonctions publiques, les brigands réunis de toutes parts dans leurs infernales cavernes, des scélérats en puissance, les apologistes de la Terreur à la tribune nationale ; la spoliation rétablie sous le titre d’emprunt forcé ; l’assassinat préparé, et des milliers de victimes désignées sous le titre d’otages ; le signal du pillage, du meurtre, de l’incendie toujours au moment de se faire entendre dans une proclamation de la patrie en danger, mêmes cris, mêmes hurlements dans les clubs, au Corps législatif qu’en 1793 ; mêmes bourreaux, mêmes victimes, plus de liberté, plus de propriété, plus de sûreté pour les citoyens, plus de finances, plus de crédit pour l’État ; l’Europe presque entière déchaînée contre nous ; des armées en déroute, l’Italie perdue, le territoire français presque envahi. »
Mallet du Pan, agent de Louis XVIII, achève de décrire ainsi la situation de la France : « Depuis la banqueroute de la dette publique remboursée pour les trois quarts en bons qui perdent quatre-vingt-dix-sept pour cent sur la place, la circulation est arrêtée, les effets publics n’ont plus cours, l’industrie est morte, les capitaux ont disparu, les changes se dégradent de jour en jour, l’agriculture, écrasée à son tour, commence à gémir comme le commerce… Le gouvernement a consommé, dans l’année qui expire, douze cents millions en numéraire, a suspendu la moitié des payements publics soit aux rentiers, soit aux pensionnaires, soit aux fonctionnaires publics ; après avoir spolié les hôpitaux, il les laisse dans la plus horrible misère, ne pourvoit même pas aux besoins des prisonniers. »
A la vue de ce tableau, on comprendra la force et la somme d’espoir que représentait l’homme qui, trois ans auparavant, avait pris corps à corps une situation analogue, avait su, en peu de temps, remettre chaque chose en sa place et rétablir l’ordre régulier sans lequel il n’est de bonheur ni pour les armées ni pour les peuples.
On comprendra également pourquoi l’on s’est souvenu de celui qui avait accompli le miracle de la résurrection de l’armée d’Italie, le jour où il s’est agi d’arracher la France à la ruine, et pourquoi des millions de poitrines lancèrent vers Napoléon un cri d’appel désespéré, alors qu’il se trouvait en Égypte, bien loin pourtant des compétitions et des intrigues politiques.
Pourquoi était-il allé en Égypte ? On n’a pas manqué de faire, à ce sujet, les conjectures les plus défavorables.
Plusieurs ont dit que, rentré à Paris et aspirant déjà aux honneurs suprêmes, Napoléon s’aperçut qu’il n’avait pas encore assez de popularité et forma le projet de partir pour l’Égypte.
C’est inexact. Pendant ses plus glorieux succès en Italie, succès dont il ne pouvait mesurer les conséquences par rapport à lui, en 1797, à Passeriano, il s’occupait avec Monge des moyens de s’emparer de l’Égypte, d’après des plans déjà discutés sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. « A cette même époque, rapporte Lavalette, il appelait près de lui Poussielgue et faisait élaborer par ce dernier les combinaisons qui nous valurent la prise de Malte par un coup de main. »
Quant à l’idée d’exercer une dictature en France, en admettant qu’il l’ait jamais eue jusque-là, il faudra bien avouer qu’en partant pour l’Orient, Napoléon y renonçait totalement ; car ce serait un bien naïf ambitieux, celui qui, acclamé par la foule, recevant de tous les corps de l’État les hommages les plus flatteurs, sinon les plus serviles, abandonnerait volontiers ce foyer de brigues journalières pour aller, au delà des mers, chercher les moyens d’acquérir une suprématie qui, saisissable sans sortir de Paris, n’était là-bas que chimérique.
Ce serait vraiment un singulier moyen de perpétrer un crime que de mettre entre soi et le théâtre de ce crime des centaines de lieues, ainsi qu’une barrière presque infranchissable, qui était la flotte anglaise.
Ne prévoyait-il donc pas, Bonaparte, qu’en son absence toutes les conspirations pourraient se donner carrière, et qu’il risquait fort, à son retour, de trouver établi tel gouvernement, voire la royauté, qui ne laisserait plus de place à aucune compétition ni civile ni militaire ?
Fallait-il grande intelligence pour se dire que les absents ont toujours tort, et que les occasions, favorables et fréquentes en temps de Révolution, sont moins faciles à saisir du fond de l’Égypte que de la rue Chantereine, devenue rue de la Victoire, en l’honneur de Napoléon ?
On sera plus près de la vérité, pensons-nous, en disant que Bonaparte, revenu d’Italie, décoré du double prestige de la gloire et de la paix, bien supérieur en tous points à ceux qui gouvernaient, éloigné par l’âge des fonctions de directeur (il fallait avoir quarante ans), se vit dans la nécessité d’être le garde du corps des puissants du jour, dignes successeurs d’Aubry et de Letourneur, tout aussi incapables que ceux-ci et plus corrompus.
Alors, soldat épris de renommée, avide d’exploits militaires, comme l’eût été, à sa place, tout jeune général, il n’aspire qu’à obtenir un nouveau commandement qui, conforme à ses goûts, l’éloignera des intrigues politiciennes de Paris.
Aussi, quand, cédant aux supplications qu’on lui adressait de Paris, il se décida à revenir d’Égypte, et qu’il eut repassé la mer, à travers les croisières ennemies, ce ne fut pas en aventurier équivoque et dangereux qu’on l’accueillit en France, mais en véritable sauveur.
Tous les contemporains attestent l’allégresse populaire avec laquelle ce retour fut salué : « Il serait tombé du ciel, dit le duc de Rovigo, que son apparition n’aurait pas produit plus d’étonnement et d’enthousiasme. » — « Sur la route, dit M. de Barante, je rencontrai, au delà de Briare, la voiture du général Bonaparte qui revenait d’Égypte. Il est difficile de se faire une idée de l’enthousiasme universel que produisait son retour. Il a dit que les acclamations qui l’avaient accueilli sur son passage lui avaient donné la mission de sauver la France. C’était la vérité. Sans savoir ce qu’il voudrait faire, sans prévoir ce qu’il allait advenir, chacun, dans toutes les classes, eut la conscience qu’il ne tarderait pas à mettre fin à l’agonie où périssait la France. On s’embrassait dans les rues, on se précipitait sur son passage, on tâchait de l’apercevoir. »
Même élan rapporté par M. de Ségur : « A la grande nouvelle de son retour, répandue par les télégraphes, toutes les cloches avaient été mises en branle et des feux de joie allumés ; annoncée sur les théâtres, les représentations avaient été suspendues par des cris, des transports extraordinaires et des chants patriotiques ; dans d’autres lieux on avait vu la foule s’amasser, les citoyens se serrer les mains et se jeter dans les bras l’un de l’autre en pleurant de joie et d’enthousiasme. Dans le conseil même des Cinq-Cents, son frère Lucien avait été porté par acclamation à la présidence. Enfin, une grande nation entière était passée, subitement, d’un morne désespoir, à une ivresse orgueilleuse et triomphante ! »
Que Napoléon, en quittant l’Égypte, se soit dit qu’il avait un rôle important à jouer dans les affaires de son pays, ce n’est pas douteux. Après les services éclatants qu’il avait rendus, ses droits n’étaient-ils pas équivalents à ceux de l’avocat Gohier ou du général Moulin ? Mais qu’il ait ourdi de longue main la trame d’une machination quelconque, c’est ce qui est inexact et se trouve démenti par l’homme le mieux placé pour les avoir, son ami et secrétaire intime : « On se tromperait fort, dit Bourrienne, si l’on croyait qu’à son retour Bonaparte eût un plan formé, un dessein arrêté… On peut dire que ce fut tout le monde, en France, qui abrégea pour Bonaparte le chemin qui le conduisit au pouvoir. » « A peine eut-il touché le sol de la France, dit le général Mathieu Dumas, qu’il en fut considéré comme le libérateur ; sa seule présence refoula la terreur dans le cœur des terroristes. Il trouva tous les partis disposés à lui décerner le pouvoir dictatorial. »
En effet, c’était bien de « tout le monde » et de « tous les partis » qu’il s’agissait, car l’opinion de l’armée ne différait pas du sentiment populaire, à en juger par le nombre des généraux qui faisaient escorte à Napoléon et le secondaient au 18 brumaire ; ils n’étaient pas moins de soixante-huit généraux et adjudants généraux, parmi lesquels on remarque : Moreau, Macdonald, Lefebvre, Berthier, Lannes, Marmont, Murat, Sérurier, Moncey, Beurnonville ; les amiraux Bruix et Ganteaume, et d’autres. Un concours manqua ouvertement, il faut le dire, ce fut celui de Bernadotte, le même à qui l’Empereur ne crut jamais avoir accordé assez de faveurs, le même qui, en portant les armes contre la France, en 1814, a prouvé que l’amour de la patrie ne tenait pas la première place dans son âme.
Dans l’ordre civil, les noms de ceux qui incitaient Napoléon à une action décisive ne sont pas moins importants ; ce sont : Talleyrand, Fouché, Boulay de la Meurthe, Chénier, Sieyès, Rœderer, Daunou, Monge, Cambacérès, etc.
Fallait-il résister aux vœux unanimes de la nation, tromper ses espérances, repousser les adjurations des personnages les plus marquants dans l’ordre civil et militaire ? Fallait-il craindre de troubler la douce quiétude du Directoire, qui ne dirigeait rien, si ce n’est la banqueroute de la France, symptôme trop certain de l’anéantissement prochain du pays ?
Et d’abord, y avait-il un gouvernement ?
Un gouvernement n’existe qu’autant qu’il garantit la sécurité et la propriété des citoyens, qu’il subvient aux besoins des services de l’État.
On a vu ce qu’il en était des biens et des personnes. Quant au Trésor public, plus que vide, loin de pouvoir distribuer quoi que ce soit, il attendait, au contraire, que les généraux procurassent par leurs conquêtes les ressources indispensables à la vie publique. Depuis longtemps les rôles étaient renversés ; non seulement l’armée ne recevait plus rien, mais elle subventionnait l’État, qui se trouvait ainsi en tutelle, au lieu d’être le répartiteur ou le caissier de la nation. Or, c’est une vérité nécessaire que, partout où il y a un groupement d’individus, le pouvoir effectif, malgré qu’on ait, appartient de fait à celui qui pourvoit aux besoins matériels de la masse.
Donc rien, dans les fonctions des cinq bavards directoriaux assis autour d’un tapis vert, qui ressemblât, de loin ou de près, à un gouvernement. Ils le savaient si bien, ces étonnants chefs du pouvoir, que trois d’entre eux, c’est-à-dire la majorité, avaient abandonné la partie avant le 18 brumaire : deux, Sieyès et Roger-Ducos, s’étaient ralliés franchement à Bonaparte ; le troisième, Barras, se tenait à l’écart, marchandant le prix de sa conscience.
De sorte que le Directoire lui-même fut dans l’incapacité de prendre aucune mesure préventive contre le coup d’État qui se préparait, au su de tout le monde. Cette situation, suffisamment burlesque, a été racontée ainsi, dans ses mémoires, par Gohier le président de ce fameux gouvernement : « Aucune délibération ne pouvait être prise par le Directoire exécutif s’il n’y avait trois membres présents, au moins. L’abandon de nos deux transfuges et l’absence de Barras paralysèrent la puissance directoriale dans nos mains, et ce fut la constitution elle-même qui nous mit dans l’impuissance de la défendre. »
Ne pas respecter les lois fondamentales d’un pays, c’est un crime sans doute ; mais cependant, si la Constitution de la France n’était, en réalité, qu’un engin de destruction pour la France elle-même, n’y avait-il pas nécessité de l’abolir en évinçant à tout prix ses défenseurs ?
Des décisions urgentes, c’est indéniable, s’imposaient en vue du salut de la patrie. Quelque considération que méritent les jugements des philosophes planant dans la sphère pure des théories et des principes absolus, il est facile de concevoir, dans l’ordre des choses pratiques, que, sous la pression impatiente des autorités politiques et militaires, Napoléon n’ait pas hésité à justifier les espérances que la très grande majorité de ses compatriotes avait mises en lui. « Il n’attenta point à la liberté puisqu’elle n’existait plus, dit Mathieu Dumas peu favorable à Napoléon, il étouffa le monstre de l’anarchie ; il sauva la France, et ce fut le plus beau de ses triomphes. » Trois mois à peine après l’institution du Consulat, l’ambassadeur de Prusse mandait à son roi : « Ce dont on parle avec éloges dans les départements, c’est de l’énergie et de l’administration du Premier Consul. Il a su se faire aimer et respecter. On dit : que ne doit-on pas attendre du bien qu’il fera en temps de paix, puisqu’il trouve le moyen d’en faire en temps de guerre ? Toutes les divisions semblent être étouffées, et toutes les autorités semblent tendre à un seul et même but, celui de fortifier le gouvernement. »