V

L’homme qui avait su inspirer cette foi aveugle, il faut le répéter pour l’honneur et la leçon de l’humanité, ne devait pas cette faveur insigne à la mise en œuvre de vices monstrueux ; il la devait, au contraire, à la simplicité, à la droiture de ses mœurs, qui contrastaient si nettement avec les roueries, les faussetés, les expédients, les cupidités de son époque. Il la devait, par-dessus tout, à l’esprit du devoir professionnel qui lui avait été inoculé, dès l’enfance, avec le besoin de parvenir. Cette qualité maîtresse, instinctive, pour ainsi dire, de son caractère, marque d’un trait uniforme et bien saillant tous ses actes, de Brienne à Sainte-Hélène.

Nature essentiellement inquiète, comme tous ceux qui ont connu la misère, Napoléon, malgré la grandeur des résultats acquis, croirait tout perdu s’il manquait une minute à la discipline d’un travail assidu, d’une vigilance incessante. Loin de s’être jamais cru la science infuse par prédestination, c’est avec un redoublement d’activité, d’études, d’efforts non dissimulés qu’il a cherché à se mettre à la hauteur des obligations que lui imposait chaque fonction nouvelle.

Général, commandant d’armée, chef d’État, il s’impose d’autant plus de labeur que sa position est plus haute. Savoir son métier, faire son métier sont, à ses yeux, les deux termes entre lesquels doivent se concentrer toutes ses forces morales et physiques.

Une application opiniâtre l’avait mis en possession de tous les secrets de l’art militaire ; s’il s’est illustré par des connaissances approfondies de la tactique et de la stratégie, il n’est pas moins remarquable par sa souplesse à passer des abstractions théoriques de la haute science aux soins matériels des menus détails sur lesquels repose, véritablement, la solidité des armées.

On peut affirmer que le meilleur chef d’armée des temps modernes n’a été, à proprement parler, que le meilleur soldat de son armée, c’est-à-dire celui qui connaissait le mieux son métier. C’est avec raison que l’Empereur disait : « Il n’est rien à la guerre que je ne puisse faire par moi-même. S’il n’y a personne pour faire de la poudre à canon, je sais la fabriquer ; des affûts, je sais les construire ; s’il faut fondre des canons, je les ferai fondre ; les détails de la manœuvre, s’il faut les enseigner, je les enseignerai. » — « Il savait, dit Fleury de Chaboulon, combien de temps il fallait à un tailleur pour confectionner un habillement, à un charron pour construire un affût, à un armurier pour monter un fusil… » « Napoléon, raconte le colonel sir Campbell dans son Journal, est parfaitement au courant de tous les détails de marine, tels que le coût et la dépense journalière d’un vaisseau de guerre, les tours de service à bord, la différence entre un vaisseau anglais et un vaisseau français, les câbles, les agrès, etc. »

Et de fait, à chaque page de sa correspondance, on le voit discuter la valeur des fournitures militaires et la régularité des pièces administratives de l’armée : un jour, c’est « le pain qui est mauvais, c’est la viande qu’on paye dix sous à un entrepreneur, quand le boucher ne la vend que huit sous » ; une autre fois, « c’est la ration des chevaux sur laquelle on vole ». Ici, « des souliers qui ne valent pas trente sous », ou « des habits d’un drap mauvais qui sont trop étroits de la poitrine et trop longs », ou bien, au contraire, « les capotes qui sont ridiculement petites ; il y en a qui ne vont pas jusqu’aux genoux ». Là, ce sont « des chevaux qui coûtent vingt francs de plus qu’ils ne devraient coûter », à moins que ce ne soient « des selles de harnachement mal confectionnées, dont les panneaux sont trop courts », ou « du chanvre qui est excellent quand il s’agit de payer, et qui ne vaut plus rien quand il s’agit de s’en servir ». Enfin, il ne se lasse pas de signaler les erreurs qu’il relève sur les états de situation : quand on lui demande quinze cents paires de souliers pour un régiment, il répond : « Cet état est ridicule, ce régiment n’a que douze cents hommes sous les armes. » Sur une autre pièce, il dit : « Je vois, à Paris, le 4e d’infanterie légère porté à seize cent huit hommes présents et deux cent cinquante-quatre aux hôpitaux ; le bataillon d’élite est porté comme déduit, ce qui ferait deux mille quatre cents hommes ; il y a erreur. » A un autre ministre, il indique lui-même la méthode à suivre pour dresser un état régulier : « Je vous ai déjà fait connaître que la manière dont vous faites vos états n’est pas commode pour moi…; il vaudrait mieux que les bâtiments de toute sorte soient répétés autant de fois qu’il y a d’arrondissements. Par exemple, le premier arrondissement serait divisé en sept feuillets, dont l’un présenterait les bâtiments à la mer, le second les bâtiments en partance, etc…, etc. ; le second arrondissement serait divisé de même, le troisième de même, et ainsi de suite. »

La chronologie de ces citations (1796, 1804, 1805, 1807, 1811, 1813) démontre clairement une égale ingérence du général et de l’Empereur dans les plus petites questions administratives de l’armée.

Poussé par le besoin de connaître à fond les objets multiples que doit embrasser le chef du pouvoir exécutif, Napoléon s’évertuera à étudier aussi toutes les branches de l’administration civile. Contrairement à la plupart de ses contemporains, il est loin de s’imaginer que rien n’est plus facile que de gouverner un peuple, et ne croit pas non plus à l’efficacité des doctrines apprises dans les livres. Ce qu’il veut pénétrer, toucher du doigt, c’est le vrai mécanisme gouvernemental qui, du dernier village de France, fait refluer jusqu’à Paris, en passant par toutes les filières, les rapports politiques, les questions administratives, les impôts réguliers qui forment, ensemble, la base de la vie nationale.

La rigueur de sa nature développée par son éducation militaire est telle, qu’il se jugerait indigne de commander quoi que ce soit, s’il ne savait l’exécuter lui-même. Il veut, en un mot, et selon l’expression populaire, pouvoir, à tout événement, mettre la main à la pâte, ce qu’il n’hésite pas à faire, le cas échéant, ainsi que le prouve la lettre suivante adressée au ministre du Trésor public par l’Empereur, dans la neuvième année de son règne : « A peine arrivé à Mayence, j’ai voulu me faire rendre compte par le comte Daru du service de la Trésorerie ; il y règne la plus complète anarchie. Je ne suis pas surpris qu’avec beaucoup d’argent le service éprouve des retards, puisqu’il n’y a aucune espèce d’organisation… Tout est dans le plus grand désordre. J’ai été obligé de perdre plusieurs heures à travailler avec les derniers commis. » Avec ceux-ci, il ne se drapait pas dans la majesté impériale ; aux raisons insuffisantes qu’ils lui donnaient parfois, Napoléon répondait : « Vous moquez-vous de moi ? pensez-vous donc qu’un homme qui n’est pas né sur le trône et qui a couru les rues à pied, puisse se payer d’aussi mauvaises raisons ? »

Ce n’est pas en brouillon qu’il intervenait ; il savait tout, s’étant donné la peine de tout apprendre, point par point. Dès la première heure de son accession au pouvoir, le 19 brumaire, en rentrant à Paris, il dit : « Il nous faut maintenant reconstruire, et reconstruire solidement. » Alors, on le vit se mettre à l’ouvrage avec une fougue, une impétuosité que rien ne pouvait contenir, prenant tout en main, se faisant tout expliquer : « Il examinait, dit Rœderer, chaque question en elle-même, après l’avoir divisée par la plus exacte analyse et la plus déliée, interrogeant ensuite les grandes autorités, les temps, l’expérience, se faisant rendre compte de la jurisprudence ancienne, des lois de Louis XIV, du grand Frédéric… Quand on présentait un projet de règlement ou de loi au Premier Consul, il était rare qu’il ne fît pas les questions suivantes : Voici un projet, est-il complet ? Tous les cas sont-ils prévus ? Pourquoi ne vous occupez vous pas de ceci ? Cela est-il nécessaire à dire ? Cela est-il juste ? Cela est-il utile ? Comment cela était-il autrefois ? à Rome, en France ? Comment cela est-il maintenant ? Comment cela est-il ailleurs ?… L’obscurité de toutes les comptabilités a été percée par le Premier Consul ; toutes ont été examinées, comparées, redressées… Napoléon ne manquait jamais de se représenter en somme la plus petite dépense qu’on lui proposait, tout était évalué jusqu’au dixième de centime. » — « Je ne crains pas, disait le Premier Consul, dans sa première entrevue avec Mollien, de chercher des exemples et des règles dans les temps passés ; en conservant tout ce que la Révolution a pu produire de nouveautés utiles, je ne renonce pas aux bonnes institutions qu’elle a eu le tort de détruire. » — « Je fus, dit le général Mathieu Dumas, fréquemment appelé près du Premier Consul, qui ne manquait jamais de discuter personnellement avec les conseillers d’État auxquels il avait confié l’examen d’une question d’administration, et descendait jusqu’aux moindres détails avec une admirable précision, sans jamais perdre de vue le but principal, l’ensemble et les moyens d’exécution. » Fiévreusement, il soulève toutes les questions ; celles qu’il pose dans une seule de ses lettres au ministre de la guerre indiquent le nombre de ses préoccupations, alors qu’il était au début de son gouvernement :

« Je désire connaître sur-le-champ, citoyen ministre :

« 1o Quels moyens vous avez employés pour remonter la cavalerie ?

« 2o Si le général Gardanne et les autres officiers, employés à l’armée d’Angleterre, ont eu ordre d’être rendus à leur poste le 24 du courant ?

« 3o Quand aurai-je l’état de notre législation actuelle, relative à la manière de parvenir aux différents grades dans les différents corps ?

« 4o Quand aurai-je le rapport sur la situation actuelle de l’école du génie et de l’artillerie ?

« 5o Quand aurai-je le rapport sur la situation actuelle de la jurisprudence militaire ?

« 6o Le rapport sur l’organisation actuelle de nos équipages d’artillerie ? Serait-il possible et utile d’avoir des chevaux au compte de la république ?

« 7o Le rapport sur les lois, règlements et usages établis par la comptabilité des différentes parties du service public ?

« 8o Le rapport sur les lois qui déterminent la manière dont se paye la solde des troupes ; sur ce qui était en usage jadis et aux différentes époques de la Révolution ? Quel parti convient-il de prendre à cet égard ?

« 9o Le rapport sur la conscription ?

« 10o Le rapport sur les récompenses militaires du 26 nivôse ? »

A peu de jours de distance, c’est au ministre de l’intérieur qu’il écrit : « Je désire, citoyen ministre, que vous m’envoyiez tous les jours, à dix heures du soir, un bulletin contenant l’analyse de votre correspondance avec les administrations centrales, commissaires et autres agents du gouvernement. Vous ferez imprimer, à cet effet, des états en trois colonnes. Dans la première seront les noms de tous les départements et ceux des commissaires centraux ; dans la seconde, toutes les observations résultant de la correspondance relative aux subsistances, au recouvrement des impositions ; dans la troisième, les observations relatives à la police et aux discussions qui se seraient élevées entre les autorités. »

C’est également à dix heures du soir qu’il veut avoir du ministre de la guerre « un bulletin sur toutes les divisions militaires et les armées, pareil, ajoute-t-il, à celui que me remet le ministre de la police générale ».

On conçoit que tout cela était indépendant des obligations courantes d’un chef de gouvernement, telles que revues, réceptions diplomatiques, audiences privées, audiences publiques, lettres journalières à écrire ou à répondre, examen et signature des pièces officielles. Aussi était-ce de nuit qu’il fallait tenir les conseils des ministres ; et, quand tout le monde tombait de lassitude autour de lui, Napoléon s’écriait : « Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous, il n’est que deux heures du matin, il faut gagner l’argent que nous donne le peuple français. »

Ce surmenage répété chaque jour ne laissait pas que d’inquiéter vivement l’entourage du Premier Consul ; on essayait, mais en vain, de le modérer. Esclave avant tout de son devoir, il se refusait à mesurer ses forces. A sa mère lui disant qu’il travaille trop, il répond en riant : « Est-ce que je suis le fils de la poule blanche ? » Et quand Lætitia, voyant qu’elle est sans influence sur son fils, a prié le docteur Corvisart de défendre à Napoléon de travailler si avant dans la nuit, celui-ci dit à son frère Lucien : « Pauvre Corvisart ! Il ne rabâche que cela ! mais je lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, qu’il faut bien que je prenne la nuit pour faire aller ma boutique, puisque le jour ne suffit pas… J’aimerais plus de repos, mais le bœuf est attelé, il faut qu’il laboure. »

Et il labourait, et il peinait jour et nuit, à travers ce vaste champ qu’il s’agissait de rendre fertile, après l’avoir déblayé de la couche épaisse de ruines dont il était recouvert.

Sous l’unique impulsion d’un homme, quel travail gigantesque accompli en moins d’une année : le culte est rétabli ; les lois de proscription sont abrogées, et, d’un trait de plume, cent mille citoyens sont rendus à la patrie ; la liberté du travail est assurée ; une constitution nouvelle, garantie de l’ordre, est promulguée ; le Conseil d’État est institué ; la division administrative de la France est tracée, telle qu’elle nous régit encore maintenant : cent préfets, quatre cents sous-préfets sont nommés ; la Banque de France et la Caisse d’amortissement sont créées ; le Trésor public est garni ; les rentes et pensions sont payées en numéraire ; le crédit renaît ; l’industrie et le commerce redeviennent florissants ; des tribunaux équitables et respectés rendent la justice ; les cours d’appel sont fondées ; des armées formidables et disciplinées sont organisées, conquièrent l’Italie, réduisent l’Autriche vaincue à l’impuissance, dispersent les forces épouvantées de la coalition européenne !

En vérité, c’est la résurrection complète de cette France abattue, vers laquelle s’avançaient, de toutes parts, les armées étrangères, attirées par l’espoir téméraire d’une prompte et facile curée.

Voudra-t-on diminuer la valeur de ces immenses et louables efforts, et n’y voir que l’orgueil d’un jeune homme aimant à s’enivrer, sous toutes les formes, des jouissances du pouvoir suprême, ou le calcul égoïste, bien que profitable à tous, d’un chef tenant à conserver la première place, voulant assurer sa réélection dans quelques années ?

De pareilles suppositions pourraient être légitimes, si cette ardeur infatigable, cette activité prodigieuse s’étaient ralenties après que Napoléon eut atteint les limites extrêmes de l’ambition humaine. Mais le Consul à vie, l’Empereur, rassasiés de gloire et de puissance, ne s’épargnent pas plus que le débutant impatient de faire ses preuves et de consolider sa position.