VI

Le premier levé, le dernier couché dans son empire, Napoléon avait coutume de dire : « Quand la police est avertie que je veille, elle ne s’endort pas. » Qu’il soit aux Tuileries ou en campagne, sa vie entière n’est qu’un labeur ininterrompu, offert en exemple à ses sujets. Il fallait qu’il régnât pour montrer tout ce qu’un homme peut faire dans une journée ; et l’on a peine à concevoir que ses forces aient pu résister si longtemps à la tâche quotidienne qu’il s’imposait.

« Il faut être de fer, disait le général Rapp, son aide de camp, pour résister au métier que nous faisons ; à peine sommes-nous descendus de voiture que c’est pour monter à cheval, et nous y restons, avec le Premier Consul, quelquefois dix et douze heures de suite. » L’exactitude des doléances de Rapp est appuyée par les lettres particulières de l’Empereur écrivant à l’Impératrice en 1806 : « … Je fais de ma personne vingt à vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en voiture et de toutes les manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit. » Et après Eylau, après Tilsitt ; il écrit : « Je suis arrivé hier à cinq heures du soir à Dresde, fort bien portant, quoique je sois resté cent heures en voiture sans sortir. »

Devant le but à atteindre, rien ne peut lui faire obstacle ; il s’est défini lui-même dans une lettre à sa femme où il dit : « Je me déclare le plus esclave des hommes ; mon maître n’a pas d’entrailles, et ce maître, c’est la nature des choses. »

Sous cette loi du devoir qu’il s’était rendue imprescriptible, il demeure aussi insensible aux fatigues morales qu’indifférent aux souffrances physiques occasionnées par les intempéries : « La pluie tombe ici par torrents ; j’ai passé toute la journée d’hier dans le port, en bateau et à cheval, mande le Premier Consul à Cambacérès. C’est vous dire que j’ai été constamment mouillé. Dans la saison actuelle, on ne ferait plus rien si l’on n’affrontait pas l’eau ; heureusement que, pour mon compte, cela me réussit parfaitement, et je ne me suis jamais si bien porté. » « J’ai été, ma bonne Joséphine, écrit l’Empereur, plus fatigué qu’il ne le fallait ; une semaine entière et toutes les journées l’eau sur le corps, et les pieds froids, m’ont fait un peu de mal… »

Ces lignes datent de la campagne d’Austerlitz, l’une des plus glorieuses époques du règne impérial. Pendant la malheureuse guerre d’Espagne, M. de Ségur nous montre l’Empereur arrivant à toute bride à Burgos, « après avoir couru toute la nuit, couvert de boue, mourant de faim, de froid et de fatigue ». Cinq ans plus tard, sous Dresde, aux jours de la défaite, on le voit alerte, prodigue de sa personne comme au plus beau temps de sa jeunesse et de sa fortune. « Nous ne rentrâmes au palais, dit Caulaincourt, qu’à onze heures du soir ; les vêtements de l’Empereur étaient si mouillés que l’eau en ruisselait ; la nuit, il eut un accès de fièvre. Cependant, lorsque j’entrai chez lui, à quatre heures du matin, je le trouvai debout, prêt à monter à cheval. Et comme, dans son entourage, on lui reprochait de se ménager si peu : « C’est mon métier, mes enfants », répondait gaillardement Napoléon.

C’est aussi son métier qu’il exerce, et avec quelle conscience ! lorsqu’au début de la campagne de Russie, « le 23 juin 1812, à deux heures du matin, dit le baron Fain, l’Empereur monte à cheval, se rend aux avant-postes, prend la capote d’un Polonais et descend au Niémen : le général Haxo est le seul qui l’accompagne… »

C’est encore son métier de passer des revues, « visitant lui-même les sacs de plusieurs soldats, examinant leurs livrets, les interrogeant sur leur prêt. Puis vient l’équipage des pontonniers avec quarante voitures, l’Empereur fait arrêter la marche, et, désignant un caisson numéroté 37, il demande au général Bertrand ce qu’il contient. Le général énumère les objets ; alors Napoléon fait vider devant lui le caisson, compte les pièces, et, pour s’assurer qu’on ne laissait rien dans la voiture, il monte sur le moyeu de la grande roue en s’accrochant aux rayons ». Tel est le compte rendu, fait par Cadet de Gassicourt, témoin oculaire d’une revue passée à Schœnbrunn en 1809.

C’est à Arras, où son mari commandait un corps d’armée, que la duchesse d’Abrantès, à son tour, va nous montrer l’Empereur passant devant le front des troupes : « … Il faisait, dit-elle, déboutonner l’habit, après avoir regardé le drap, tâté lui-même, et il inspectait la chemise, regardait si la toile en était bonne, interrogeait le soldat sur ses besoins, sur ses goûts, et cela, il le faisait à chaque soldat… »

On vient de le voir, pas plus en France qu’en Autriche, les revues n’étaient pour Napoléon des cérémonies décoratives, prétextes à caracolades et brillants défilés. Non, pour l’Empereur, il n’est pas de vaines parades : en face de ses troupes, il leur montre l’étendue de sa sollicitude, et ce n’est pas ailleurs que dans ces soins méticuleux, à l’égard du dernier conscrit de son armée, qu’il faut chercher la cause de sa popularité. Dans la certitude que du haut en bas de l’échelle hiérarchique, tous les services sont contrôlés efficacement, les soldats, assurés de ne jamais manquer de rien sous la conduite d’un pareil chef, le suivent aveuglément partout.

C’était toujours son métier, compris à sa façon, que faisait Napoléon, lorsqu’il attendait la garde qui arriva au quartier général, à minuit. Voyant ses braves soldats abîmés de fatigue, il s’écrie : « Faites de suite de grands feux au milieu de la cour ; allez chercher de la paille pour les coucher ; faites-leur chauffer du vin. Et il fallait voir, ajoute Coignet, tous les cavaliers se multiplier et l’Empereur faire tout apporter… il ne quittait pas ; il resta plus d’une heure et attendit que les tasses de vin fussent servies, avant de remonter dans son palais. »

Ainsi se passait la vie extérieure de Napoléon. Quand, rentré dans sa tente, un autre, exténué, aurait pris un repos bien mérité, il commençait, lui, l’examen des pièces administratives de l’Empire et la vérification minutieuse des états de situation de l’armée : « L’Empereur exigeait, dit Mollien, que les comptes du Trésor public, qui devaient servir de base aux crédits qu’il ouvrait chaque mois aux ministres, lui fussent adressés même à son quartier général ; là, seul dans sa tente, il examinait ces comptes, contestait leurs résultats, modifiait mes propositions et les demandes des ministres, comme s’il n’eût pas été occupé d’autres soins… Du milieu de son camp et dans le moment des opérations militaires, il voulait non seulement gouverner, mais administrer seul toute la France, et il y parvenait… »

Quant aux états de situation, — roulant sur des effectifs de plusieurs centaines de mille hommes, fouillis de chiffres qu’il supputait jusqu’à demander pourquoi « quinze gendarmes restent sans armes dans l’île de Walcheren », « pourquoi l’on a oublié de mentionner deux canons de 4 existant à Ostende », et qu’il savait par cœur, au point de pouvoir indiquer à des soldats égarés en route l’emplacement de leur corps sur la simple vue du numéro de leur régiment ; au point de se rappeler, en 1813, que trois ans auparavant il avait envoyé en Espagne deux escadrons du 20e régiment de chasseurs à cheval, — ces états ont été de tout temps pour l’Empereur un régal et un délassement de l’esprit : « On doit s’être aperçu, mande-t-il un jour à Berthier, que je lis ces états de situation avec autant de goût qu’un livre de littérature. » C’est de Finkenstein que, dans un mouvement d’enthousiasme, il écrit au général Lacuée : « Je reçois et lis avec un grand intérêt votre état A présentant la situation, après la réception des conscrits de 1808… Cet état est si bien fait qu’il se lit comme une belle pièce de poésie. » Sa prédilection pour ce genre de lecture est encore accusée par de nouvelles félicitations adressées au même général : « J’ai lu avec le plus grand intérêt le bel état que vous m’avez envoyé sur l’armée de Naples. Il m’a paru d’une clarté parfaite. Je l’ai parcouru avec autant de plaisir qu’un bon roman… »

On a dit à maintes reprises, au cours de cette étude, que les grandeurs furent sans influence sur le caractère de Napoléon, que toujours on le retrouve fidèle à toutes ses habitudes, quelles qu’elles soient ; il faut le noter une fois de plus, en voyant Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, prendre les mêmes récréations que Napoléon empereur. En 1797, il écrivit au Directoire : « … J’approfondis dans mes moments de loisir les plaies incurables des administrations de l’armée d’Italie. » On pourrait encore remonter beaucoup plus haut et rappeler que l’officier d’artillerie, après son service, utilisait ses heures de liberté à compléter son instruction et à écrire des ouvrages historiques.