IX

Plus on avance dans cette étude, plus on doit reconnaître que, chez Napoléon, l’homme privé ne pourrait se juger d’après l’homme public. Il est bien évident que le style des lettres citées plus haut n’a aucun rapport avec le style de l’Empereur dans les documents officiels.

Ses proclamations, ses bulletins de victoire sont restés des modèles de fougue militaire et d’entrain communicatif, dont on pourrait s’attendre à trouver le reflet dans sa correspondance personnelle. Il n’en est rien. Quand il parle à l’Impératrice des faits de guerre, quand il fait mention de ses succès les plus considérables, on croirait entendre un bon négociant faisant part à sa femme d’une belle opération réalisée en voyage ; ce sont pour lui des affaires qui vont plus ou moins bien. Il dira, par exemple, après la prise d’Augsbourg : « Des succès assez notables ont commencé la campagne. » Après l’entrée des Français à Munich : « L’ennemi est battu, a perdu la tête, et tout m’annonce la plus heureuse campagne, la plus courte et la plus brillante qui ait été faite… » Après la victoire d’Elchingen et la reddition d’Ulm : « J’ai rempli mon dessein ; j’ai détruit l’armée autrichienne par de simples marches. J’ai fait 60 000 prisonniers, pris 120 pièces de canon, plus de 90 drapeaux et plus de 30 généraux. Je vais me porter sur les Russes, ils sont perdus. Je suis content de mon armée… Adieu, ma Joséphine ; mille choses aimables partout… » A trois journées de marche de Vienne, après une série de combats amenant toujours un nouveau succès, Napoléon écrit : « … Mes affaires vont d’une manière satisfaisante ; mes ennemis doivent avoir plus de soucis que moi… Adieu, ma Joséphine, je vais me coucher. »

Un peu d’expansion, un peu d’orgueil se comprendraient le jour où, pour la première fois, il entre en conquérant dans une grande capitale ; eh bien ! cet événement si important n’inspire à Napoléon que ces simples mots : « Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu fatigué ; je n’ai pas encore vu la ville de jour ; je l’ai parcourue la nuit. Demain, je reçois les notables et les corps. » Voici comment il fait part de la bataille d’Austerlitz : « J’ai battu l’armée russe et autrichienne commandée par les deux empereurs. Je me suis un peu fatigué, j’ai bivouaqué huit jours en plein air par des nuits assez fraîches. Je couche ce soir dans le château du prince de Kaunitz, où je vais dormir deux ou trois heures… » Deux jours après, l’empereur d’Autriche sollicite la paix ; Napoléon dit : « … J’ai vu hier à mon bivouac l’empereur d’Allemagne ; nous causâmes deux heures ; nous sommes convenus de faire vite la paix. » Si vous cherchez des commentaires emphatiques sur cette visite mémorable et son heureux résultat, vous trouverez ceci : « Le temps n’est pas encore très mauvais… Il court un petit mal d’yeux qui dure deux jours ; je n’en ai pas encore été atteint… »

La veille de la bataille d’Iéna, au milieu des innombrables préoccupations qui l’assaillent, à deux heures du matin, l’Empereur mande à Joséphine : « Je suis aujourd’hui à Géra, ma bonne amie ; mes affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l’espérer. La Reine est à Erfurt avec le Roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille… »

« Mon amie, j’ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens. » Telle est la façon modeste dont Napoléon commence sa lettre au lendemain d’Iéna ; il continue ainsi : « J’ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient 150 000 hommes : j’ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de canon et des drapeaux. J’étais en présence et près du roi de Prusse ; j’ai manqué de le prendre, ainsi que la Reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille… » A Potsdam, s’il a pu éprouver un sentiment de légitime orgueil en entrant dans la demeure du grand Frédéric, vous n’en verrez pas trace : « Je suis à Potsdam, écrit-il, ma bonne amie, depuis hier ; j’y resterai aujourd’hui. Je continue à être satisfait des affaires. Ma santé est bonne, le temps est beau. Je trouve Sans-Souci très agréable… » De son entrée triomphale à Berlin, pas un mot, sa première lettre datée de cette ville porte ceci : « … Le temps est ici superbe ; il n’a pas encore tombé, de toute la campagne, une seule goutte d’eau. Je me porte fort bien, et tout va au mieux… »

Nous en passons. Et la prise de Stettin, et celle de Magdebourg, et celle de Lubeck et l’entrée à Varsovie, toujours annoncées avec la même simplicité. Le lendemain de la bataille d’Eylau, Napoléon écrit : « Mon amie, il y a eu hier une grande bataille ; la victoire m’est restée, mais j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t’écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t’aime. » Voici le compte rendu de la bataille de Friedland : « Mon amie, je ne t’écris qu’un mot, car je suis bien fatigué. Voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré l’anniversaire de la bataille de Marengo (Marengo, 14 juin 1800 ; Friedland, 14 juin 1807). »

En Espagne, au moment d’aller combattre les Anglais, il écrit : « Je pars à l’instant pour voir manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu leur renfort et vouloir faire les crânes… » Enfin, la dernière victoire dont il ait eu à rendre compte avant le divorce, est celle de Wagram ; il s’exprime ainsi : « Je t’expédie un page pour te donner la bonne nouvelle de la victoire d’Ebersdorf, que j’ai remportée le 5, et de celle de Wagram, que j’ai remportée le 6. L’armée ennemie fuit en désordre, et tout marche selon mes vœux… Je suis brûlé par le soleil… Adieu, mon amie ; je t’embrasse. Bien des choses à Hortense. »