X
D’après la lecture des lettres précédentes, il est facile de s’imaginer ce que pouvait être le foyer conjugal de celui qui les a écrites. Napoléon fut un mari paisible, recherchant avant tout la tranquillité dans son intérieur. Il a dit lui-même à Rœderer : « … Si je ne trouvais pas un peu de douceurs dans ma vie domestique, je serais aussi trop malheureux ! » « Une fois apaisées les querelles des premières années, c’était en tout, nous dit Thibaudeau, un très bon ménage. » « L’Empereur, dit Mlle Avrillon, était en effet un des meilleurs maris que j’aie jamais connus ; lorsque l’Impératrice était incommodée, il passait auprès d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires. » « … Plein d’attention, dit Constant, d’égards, d’abandon pour Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l’appelant ma grosse bête… »
Les mêmes témoins oculaires, valet et femme de chambre, ceux devant qui l’on ne se cache pas, ceux pour qui la vie intime n’a pas de secret, vont nous compléter le tableau de ce ménage impérial, où toutes les habitudes bourgeoises sont enracinées.
« L’Empereur, dit Mlle Avrillon, avait continué, comme lorsqu’il était Premier Consul, de partager pendant la nuit l’appartement de l’impératrice ; à dater du sacre, il resta à coucher dans le sien. Il y avait un escalier dérobé par lequel l’Empereur descendait de son appartement dans la chambre de l’Impératrice ; comme il était très matinal, il y venait souvent avant que sa femme fût levée. »
On sait que, n’ayant pas d’enfants, « il servait de père aux enfants de sa femme », et, ajoute Thibaudeau, « il en avait toute la tendresse ». L’Empereur aimait à parler de ses vertus familiales, soit qu’il y mît une certaine ostentation, soit qu’il se plût à propager son exemple. « Dans mon intérieur, disait-il à Rœderer, je suis l’homme de cœur, je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans. »
Joséphine adorait ses deux enfants, Eugène et Hortense de Beauharnais. Napoléon, fidèle à sa promesse, leur porta une affection qui ne se démentit jamais ; ils purent toujours considérer le palais impérial comme leur maison paternelle.
Les enfants d’Hortense n’étaient pas moins choyés par l’Empereur que par leur grand’mère. C’est dans le laisser-aller de ce milieu intime que Napoléon va se montrer à nous dans toute la bonhomie de sa nature.
« Oncle Bibiche ! oncle Bibiche ! » Tels étaient les cris poussés dans le parc de Saint-Cloud, par un enfant de cinq ans à peine, courant essoufflé après un homme que l’on apercevait au loin, suivi par une bande de gazelles auxquelles il s’amusait à distribuer des pincées de tabac, disputées avec avidité. L’enfant était le fils aîné d’Hortense, et le distributeur de tabac, c’était Napoléon, qui devait ce nom d’« oncle Bibiche » au plaisir qu’il prenait à mettre le bambin à cheval sur une gazelle et à le promener ainsi, à la grande joie de l’enfant soutenu par son oncle.
L’Empereur, qui aimait tous les enfants, s’était passionné pour celui-là ; il le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s’amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Les privautés que l’Empereur passait à son cher petit Napoléon ont fait le sujet d’un tableau célèbre de Gérard, où le souverain est représenté suivi de son neveu, portant en bandoulière l’épée impériale, qui traîne à terre, et coiffé du petit chapeau légendaire.
Le bambin était, paraît-il, fort aimable, et, en outre, plein d’admiration pour son oncle ; quand il passait dans le jardin des Tuileries devant des grenadiers, il leur criait : « Vive Nonon, le soldat ! » « C’était, dit Mlle Avrillon, une vraie fête pour l’Empereur, quand la reine Hortense venait voir sa mère accompagnée de ses deux enfants. Napoléon les prenait dans ses bras, les caressait, les taquinait souvent et riait aux éclats, comme s’il eût été de leur âge, quand, selon son habitude, il leur avait barbouillé la figure avec de la crème ou des confitures. »
Un bon sentiment quelconque ne saurait échapper à la malveillance. Quoi ! l’Empereur pouvait avoir ressenti une pure affection pour la fille de sa femme et pour des petits enfants qui, en fait, étaient ses neveux directs, étant les fils de Louis Bonaparte. Ce n’est pas possible, s’écrient les détracteurs, et, dans leur persistance à tout dénigrer, ils expliquent ce sentiment si naturel par la plus monstrueuse hypothèse qui se puisse imaginer : « Napoléon était l’amant de la fille de sa femme, il était l’amant de la femme de son frère Louis ! »
C’est une infamie gratuite, facile à inventer, non moins facile à énoncer quand on se décharge du souci d’en apporter la preuve.
L’homme de toutes les félonies, Fouché, lui, a pris plaisir, sans ambages, à colporter cette odieuse affirmation, en assurant, suprême ignominie, que Joséphine avait poussé sa fille dans les bras de son mari.
Il a fallu, nonobstant, défendre la mémoire de l’Empereur de cette abominable accusation. Ses ennemis eux-mêmes, Bourrienne en tête, sont venus fournir un formel démenti : « … On a menti par la gorge, dit-il, quand on a prétendu que Bonaparte avait eu pour Hortense d’autres sentiments que ceux d’un beau-père pour sa fille. » Mme de Rémusat elle-même, parlant d’Hortense, a dit : « La manière dont l’Empereur parlait d’elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l’objet. »
Les témoins les plus intimes de la vie domestique de Napoléon, Mlle Avrillon, la générale Durand, Constant, ne sont pas moins affirmatifs dans le même sens.
A défaut de ces irrécusables témoignages, comment oser admettre que cet homme si pénétré jusque-là du devoir familial, jaloux également de la gloire et de la respectabilité du nom des Bonaparte, fût tout à coup assez dénué de pudeur morale pour marier sa maîtresse, fille de sa femme, à celui de ses frères qu’il aimait le mieux, à celui dont il avait été le père en quelque sorte, en l’élevant sur sa maigre solde d’officier ?
Enfin, pour quelle raison l’Empereur n’aurait-il pas porté à Hortense une tendresse égale à celle qu’il n’a cessé de témoigner à l’autre enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais ?
En réalité, il y avait, à côté d’un sentiment d’affection véritable, cette volonté constante chez Napoléon de remplir ses obligations et de tenir l’engagement qu’il avait pris d’entourer les enfants de sa femme d’une paternelle protection.