IX
Comme Metternich l’avait remarqué dès 1809, l’Empereur voyait nettement l’apathie de ses lieutenants. Dans un dîner à Dantzig, en 1812, rapporte le général Rapp, on l’entend dire devant ceux-là mêmes dont il parlait : « Le roi de Naples ne veut plus sortir de son beau royaume, Berthier voudrait chasser à Gros-Bois, et Rapp habiter son superbe hôtel à Paris. » Déjà en 1809, il disait devant Berthier et d’autres généraux, à propos d’avantages qui avaient été concédés aux Autrichiens sans son autorisation : « Vous vous croyez donc des hommes bien importants, messieurs les chefs d’état-major ! J’ai fait de vous de trop grands seigneurs, et vous caressez ceux de la cour d’Autriche… » Un autre jour, il disait au duc de Vicence : « Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce qui se passe ici ? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir ; ils ne veulent plus se battre ; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant ? Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres ? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie ? Les ingrats !… »
Napoléon avait parfaitement conscience du remède nécessaire à cet état de choses, quand il s’écriait : « Il n’y a plus que mes pauvres soldats et les officiers, qui ne sont ni princes, ni ducs, ni comtes, qui vont bon jeu, bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je devrais faire ? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux. Je devrais me débarrasser de ces frondeurs, recommencer la guerre avec de jeunes et purs courages. » Ainsi s’exprimait ce souverain, tant accusé d’autocratie inexorable, qui reculait devant l’idée d’infliger une humiliation à ses généraux, en portant atteinte à leurs prérogatives ! Les renvoyer dans leurs châteaux lui paraissait le maximum de sévérité auquel il pourrait recourir ! Et n’aurait-elle pas encore paru d’une rare bénignité, cette mesure qu’il envisageait comme extrême, alors qu’il eût été si naturel qu’un chef, dans la simple limite de ses attributions, parlât au moins de livrer à des conseils de guerre tous ces subordonnés récalcitrants ?
Ces discours n’étaient, de la part de l’Empereur, ni des suppositions gratuites, ni des boutades rétrospectives, méchamment inventées pour pallier ses échecs. Il est malheureusement trop vrai que ses meilleurs amis allaient jusqu’à contrecarrer ses décisions, jusqu’à éclairer maladroitement l’ennemi, poussés qu’ils étaient par le désir de mettre fin à des guerres devenues fatigantes pour eux. En 1813, à Dresde, au moment des conférences en vue de la paix avec le prince de Metternich, l’intérêt évident de Napoléon lui commandait de cacher le peu de confiance qu’il avait dans son armée. Ce fut le maréchal Berthier qui se chargea de renseigner l’ambassadeur d’Autriche : « Il me serait difficile, rapporte le prince de Metternich, de rendre l’expression d’inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux chamarrés d’or qui étaient réunis dans les appartements de l’Empereur. Le prince de Neuchâtel, Berthier, me dit à mi-voix : — « N’oubliez pas que l’Europe a besoin de paix, la France surtout, elle qui ne veut que la paix. » — Je ne me crus pas tenu de répondre et j’entrai dans le salon de service de l’Empereur. » S’il ne répondit pas à Berthier, Metternich ne manqua pas de tirer profit du renseignement : comme Napoléon, suivant son rôle, parlait haut et ferme des forces imposantes dont il disposait encore : « Mais c’est précisément l’armée qui désire la paix », riposta le diplomate autrichien. L’Empereur, blessé au vif par ce coup droit, répliqua spontanément : « Non, ce n’est pas l’armée, ce sont mes généraux qui veulent la paix. »
Dès que les maréchaux constatèrent la faiblesse de Napoléon envers eux, leur hardiesse alla grandissant. Impuissant à prendre le parti de faucher d’un seul coup les résistances dangereuses qui s’affermissaient autour de lui, l’Empereur dut entrer dans la voie des concessions. Dès lors, n’ayant plus la liberté de s’arrêter aux déterminations que lui dictait son génie, il crut indispensable de prendre l’opinion de ceux qui seraient appelés à les exécuter. De ces consultations naquit, dans l’esprit de l’Empereur, l’indécision, toujours néfaste à un chef d’armée. C’est ainsi que, pendant la guerre de Russie, devant ses ordres discutés, critiqués, Napoléon en arrive fatalement à céder aux observations de ses généraux. « Il aurait évité de grands revers, — raconte le baron Fain, s’appuyant lui-même sur le général Gourgaud, — surtout dans les derniers temps de sa carrière, s’il ne s’en était rapporté qu’à lui-même. » En 1813, sous la pression des maréchaux, il renonça à la marche sur Berlin qu’il avait conçue, et alla s’engouffrer dans le désastre de Leipzig.
Son autorité affaiblie devenait de jour en jour plus précaire ; c’est lui-même qui dit au maréchal Macdonald : « … Je donne des ordres et l’on ne m’écoute plus ; j’ai voulu faire réunir tous les équipages sur un point avec une escorte de cavalerie, eh bien ! personne n’est venu. » Il est impossible de conserver le moindre doute sur le peu de cas qu’on faisait des ordres de l’Empereur, lorsqu’à cette pénible constatation le même maréchal ose répondre : « Je le crois bien, beaucoup ont de l’expérience et de l’instinct ; ils présument avec raison que la communication par laquelle vous vouliez les diriger n’est pas plus libre que la nôtre. » Macdonald, avec une affectation lourde et de mauvais goût, a pris soin de souligner le ton irrespectueux, indécent même, avec lequel il se permettait de parler à Napoléon, en ces jours de malheur : « Ayant joint l’Empereur, dit-il, je lui parlai très énergiquement : — « Il faut forcer le passage et envoyer sans perdre un instant tout ce que vous avez là de disponible », — et c’est vertement qu’il rabroue le plus grand des hommes de guerre, en ajoutant d’un air courroucé : « Votre garde, pourquoi n’est-elle pas en marche ? » Le maréchal, avec une candeur qui touche à l’inconscience, déclare que « les personnes présentes à cet entretien le regardaient fixement et marquaient l’étonnement d’entendre, apparemment pour la première fois, parler à l’Empereur avec cette libre et franche fermeté ».
Sous ce commandement de jour en jour plus faible, on marcha de défaites en défaites, dans une retraite qui amena, derrière elle, l’ennemi sur le sol français.
En face de la patrie envahie, l’Empereur semble s’être ressaisi pleinement. Il est résolu à repousser toute ingérence dans ses conceptions et à destituer, à châtier impitoyablement quiconque n’obéirait pas instantanément. Ce n’est pas le trait le moins honorable de ce caractère qui se montre plus hautain dans l’adversité que dans le triomphe. Il est bien en possession de lui-même le jour où il enlève le commandement au maréchal Victor ; le jour où il écrit à un autre maréchal inactif : « Si vous êtes toujours l’Augereau de Castiglione, gardez le commandement ; si vos soixante ans pèsent sur vous, quittez-le et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est menacée et en danger, elle ne peut être sauvée que par l’audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations… Soyez le premier aux balles. Il n’est plus question d’agir comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93… » C’est bien le Bonaparte d’autrefois qu’on retrouve dans ces lettres vigoureuses et incisives qui n’admettent pas de réplique : « … Je vois que vous avez onze cents chevaux prêts à partir ! pourquoi ne partent-ils pas ? on dirait que vous dormez à Paris. » « Je ne suis pas un caractère d’opéra… il faut être plus pratique que vous ne l’êtes… il est tout simple et plus expéditif de déclarer que l’on ne peut pas faire une levée d’hommes que d’essayer de la faire. » « Écrivez au général Digeon que je suis extrêmement mécontent de la manière dont il commande son artillerie ; qu’hier, à trois heures après-midi, toutes les pièces manquaient de munitions, non par suite de consommation, mais parce qu’il avait tenu son parc trop éloigné… Dites-lui qu’un officier d’artillerie qui manque de munitions au milieu d’une bataille, mérite la mort. »
Sous l’étreinte de cette énergie reconquise, l’armée composée d’une poignée d’hommes put accomplir, en 1814, en face de l’Europe entière coalisée, les faits d’armes les plus mémorables qu’aucun peuple ait eu jamais à enregistrer dans son histoire.
Écrasé sous le nombre, acculé à Fontainebleau où l’attendait la trahison définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l’Empereur, selon l’expression du capitaine Coignet, « se trouva sous la faux de tous les hommes qu’il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent d’abdiquer ».
Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu’il y a de bas, de perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ans la gloire et la fortune de la France, l’idole encensée de tout un peuple, le géant des batailles ayant tenu l’Europe entière emprisonnée dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur ! Spectacle déshonorant pour l’humanité ! Les maréchaux, soucieux avant tout d’assurer leur position près des Bourbons, sans un mot de pitié ni de sympathie pour Napoléon accablé, exigèrent impérieusement son abdication. Et quel langage lui tenait-on ? « Nous en avons assez… trêve de compliments… il s’agit de prendre un parti… » ; ce sont les expressions mêmes de Macdonald, chargé par ses collègues de porter la parole. « Il est temps d’en finir…, disait brusquement le maréchal Ney, il faut faire votre testament… vous avez perdu la confiance de l’armée… » Et quand l’Empereur, indigné, rapporte Caulaincourt, répondait que l’armée obéirait assez pour punir la révolte de ce maréchal, celui-ci répliquait cyniquement : « Eh ! si vous en aviez le pouvoir, serais-je encore ici dans cet instant ? »
Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte, Napoléon, révolté des humiliations qu’il venait de subir, le cœur soulevé par le dégoût de tant de lâcheté, s’écria : « Ces gens-là n’ont ni cœur ni entrailles… je suis moins vaincu par la fortune que par l’égoïsme et l’ingratitude de mes frères d’armes… »
C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. L’infâme abandon de ceux qu’il avait aimés, comblés de richesses et d’honneurs, porta le dernier coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.
Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours. Il absorba un poison violent, contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l’ennemi, s’il avait le malheur d’être fait prisonnier.
Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu’il éprouvait, et l’éveil fut donné au château.
A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maître. En proie à des convulsions effrayantes, l’Empereur répétait d’une voix saccadée : « Marmont m’a porté le dernier coup. Le malheureux ! Je l’aimais ! L’abandon de Berthier m’a navré ! mes vieux amis, mes anciens compagnons d’armes ! »
Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre-poison à l’Empereur.
Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une demi-heure. « Quand Napoléon se réveilla, dit Caulaincourt, je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé ! « Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je n’ai pu mourir, pourquoi ne m’a-t-on pas laissé mourir ?… Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune ? Savez-vous ce qui broie le cœur ? C’est la bassesse, c’est l’horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec dégoût, et j’ai pris la vie en horreur. Ce que j’ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris. »
A partir de ce moment, trahi par la mort elle-même, qui lui réservait une agonie plus lente, une fin plus dramatique encore, l’Empereur fut résigné à tout ; il signa sans discussion les protocoles du traité d’abdication, anxieux de quitter le foyer d’amertumes, d’abjections, de vilenies où il venait de tant souffrir.