VIII
En voyant l’Empereur prier, alors qu’il aurait pu ordonner et punir, comment adopter la conclusion ainsi formulée par Taine : « Quelle contrainte insupportable il exerce, de quel poids accablant son arbitraire pèse sur les dévouements les mieux éprouvés et sur les caractères les plus assouplis, avec quel excès il foule et froisse toutes les volontés, jusqu’à quel point il comprime et il étouffe la respiration de la créature humaine ! »
Hélas ! tout au contraire, ce fut la grande lacune du caractère de Napoléon dans son rôle de chef, ce fut la cause, sinon initiale, du moins efficiente, de ses plus grands revers, que de n’avoir pas su toujours imposer une inflexible autorité à son entourage immédiat, que de n’avoir pas eu le courage de briser brutalement les résistances sourdes ou avouées de ceux qu’il avait gorgés de richesses et d’honneurs que de n’avoir su ni froisser, ni fouler, ni comprimer, ni étouffer.
Ce qu’il fut envers ses frères, envers Talleyrand, Fouché, Bourrienne et d’autres, il le fut également à l’égard de ses généraux ; on le vit, de même, sacrifier les intérêts les plus graves à cette sorte de respect moral qu’il avait, et dont il ne pouvait se défaire, pour les positions magnifiques créées par sa volonté. L’homme qui s’était arrogé le droit d’élever les autres, de la plus basse condition à des hauteurs suprêmes, ne se sentit jamais la force de les faire déchoir, même quand le bien du service et son avantage personnel le lui commandaient.
Attachement à ses habitudes, souvenir des services rendus, appréhension de causer des peines dont il avait connu l’acuité à ses débuts, c’étaient probablement tous ces sentiments réunis qui paralysaient la sévérité de Napoléon. « Le seul reproche qu’on puisse faire à l’Empereur, dit le duc de Rovigo, c’est d’avoir été bon jusqu’à la faiblesse pour des hommes qui ne recherchaient que la faveur. »
Ce n’est un secret pour personne que, même bien longtemps avant la campagne de Russie, enrichis, anoblis, repus de toutes les faveurs que la vanité humaine peut rêver, les maréchaux et généraux de premier rang étaient devenus frondeurs. Un désir exclusif les animait tous, celui de vivre paisiblement des bienfaits, se chiffrant par des millions de revenus, que la largesse de Napoléon leur avait octroyés.
On peut, sur l’exactitude de ces faits, s’en rapporter principalement à l’opinion d’un ennemi qui ne saurait les inventer pour le simple plaisir de rapetisser le mérite des vainqueurs de Napoléon : « Ces hommes, dit Metternich, sortis pour la plupart des rangs inférieurs de l’armée, étaient parvenus au comble des honneurs militaires ; gorgés de butin, enrichis par la générosité calculée de l’Empereur, ils désiraient jouir de la grande situation à laquelle ils étaient parvenus. Napoléon leur avait assuré une existence splendide. Le prince de Neuchâtel, Berthier, avait plus de douze cent mille francs de rente à dépenser ; le maréchal Davout avait amassé une fortune qui représentait plus d’un million de revenus ; Masséna, Augereau et beaucoup d’autres maréchaux et généraux étaient dans une position tout aussi brillante… Le maréchal Ney m’a dit lui-même que les différentes dotations en biens-fonds qu’il avait reçues en Italie, en Pologne, et qu’on venait de lui assurer en Westphalie et en Hanovre, se montaient à cinq cent mille livres de rente en baux. En outre, ses appointements, la Légion d’honneur, ce qu’il perçoit des caisses de l’État sous plusieurs titres, le tout ensemble monte à trois cent mille francs. Il m’a assuré que ses revenus se trouvaient loin du maximum accordé à plusieurs de ses confrères. » « Masséna, affirme le général Marbot, jouissait d’une fortune colossale : deux cent mille francs en qualité de chef d’armée, deux cent mille francs comme duc de Rivoli, et cinq cent mille francs comme prince d’Essling : au total, neuf cent mille francs par an. » « J’ai trente-trois ans, dit, à la même époque, le général Lassalle à Rœderer, je suis général de division : savez-vous que l’Empereur m’a donné, l’année passée, cinquante mille livres de rente ? C’est immense ! »
C’est avec la plus grande délicatesse que, souvent, Napoléon répandait à profusion des sommes considérables : « L’Empereur me fait don de six cent mille francs, écrit Davout à la maréchale, dont trois cent mille francs en rente doivent être réunis aux autres biens que je tiens de Sa Majesté, et faire partie du fief que l’Empereur veut me donner aussi… Je dois te recommander de ne parler de ces nouveaux bienfaits de notre Empereur à qui que ce soit : c’est la condition qu’il y met. En me comblant de ses bienfaits, il veut qu’on les ignore. Que personne donc, même dans ton intérieur, ne le sache. »
On peut, en guise de contrôle de la munificence impériale, consulter, entre autres documents officiels, un seul état de répartition par lequel l’Empereur fait cadeau, en 1807, d’un million à Berthier, de six cent mille francs par tête à quatre maréchaux, de quatre cent mille francs à cinq autres et de deux cent mille francs à chacun des vingt-six généraux nominativement désignés. « Ces hommes, ajoute Metternich, voulaient jouir de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leur vie au milieu des vicissitudes de la guerre. » — « Si l’Empereur, dit le général Marbot, eût voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle, il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux. »
C’est ainsi qu’au lieu de l’obéissance passive, de l’entrain spontané, gages de la victoire, l’Empereur ne rencontra plus autour de lui que la mollesse et la force d’inertie, quand ce n’était pas l’indiscipline. Ces grands dignitaires avaient-ils au moins l’excuse de faire coïncider l’intérêt général avec leurs goûts personnels ? C’est douteux, car, cet intérêt général, ils n’étaient pas en position de le connaître.
Un souverain, chef d’armée, ne pouvant se promener en affichant sur son chapeau ses projets et les dépêches diplomatiques relatives aux plans de l’ennemi, — où donc ces généraux auraient-ils puisé la notion de ce qu’exigeait le bien public ? S’il leur suffisait, pour être bons conseillers, de juger superficiellement, d’après l’horizon restreint qui ceignait leurs bivouacs, n’était-ce pas dans les campagnes antérieures qu’il eût été séant de faire des remontrances à ce chef qui distribuait si généreusement à ses compagnons de gloire, sous forme de dotations, les territoires assurant la fortune tant convoitée ? A ce moment, le désintéressement éclairé par le patriotisme, aurait pu justement dicter de respectueuses observations à des collaborateurs soucieux de n’être pas de simples courtisans. Ils auraient pu mettre utilement alors des restrictions à un concours qu’ils donnaient, au contraire, avec une servilité empressée ; ils auraient pu faire entrevoir à Napoléon que ces fiefs, enlevés de vive force et dont ils étaient les donataires, représentaient, au jugement des vaincus, de pures extorsions constituant, pour l’avenir, des humiliations à venger, des pertes à récupérer.
Complices ardents et avides des spoliations, ils auraient dû comprendre que pour garder ces biens, ils devaient les défendre. Et il fallait, en vérité, qu’ils fussent aveugles pour ne pas voir que c’était la pointe en avant, non l’épée au fourreau, qu’ils étaient forcés d’attendre la ratification, par le temps, des conquêtes de l’Empire, conquêtes toujours aléatoires jusqu’à l’extinction de la génération qui en avait souffert et qui les revendiquait par des coalitions sans cesse renouvelées.
On a vainement essayé d’expliquer, d’atténuer la conduite coupable des officiers généraux, en insinuant qu’ils étaient heureux de se venger de l’égoïsme de l’Empereur ; qu’ils étaient las de cueillir des lauriers pour le compte d’un autre. Selon eux, Napoléon, jaloux de toute gloire, aurait à dessein laissé dans l’ombre leurs éminents services, quand il rédigeait ses bulletins de victoires. De pareils sentiments chez les lieutenants de l’Empereur ne sont pas surprenants : c’est une loi constante que tout homme, participant à une action heureuse, s’exagère la part qui lui revient dans le succès ; comme aussi, à l’inverse, c’est une loi non moins formelle qu’au jour d’un échec, tout le monde s’éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprême.
Les documents véridiques vont répondre.
Le premier démenti à ces récriminations se trouve sous la plume de Marmont, le plus coupable de tous, celui qui, en 1814, méconnut son devoir militaire, les lois de la gratitude et les liens d’une amitié de vingt ans. Dans les mémoires de ce maréchal, on peut lire que Napoléon ne cherchait nullement à amoindrir les mérites de ses lieutenants, même au moment où il aurait eu intérêt à les dissimuler, au moment où il avait lui-même à faire toute sa carrière : « En 1797, rapporte Marmont, Dessoles, — employé près du général chef de l’état-major, le même devenu notoire depuis par le rôle important qu’il a joué sous la Restauration (dont il fut ministre de la guerre), — fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l’armistice… Masséna porta, quelques jours plus tard, le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux ; mais, comme je l’ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d’éclat, afin de les mettre à même de les juger. » En même temps qu’il saisissait toutes les occasions de les envoyer à Paris, Napoléon pouvait-il faire plus dans l’intérêt de ses subordonnés que d’écrire, par exemple, au gouvernement : « Le général Berthier, dont les talents distingués égalent le courage et le patriotisme, est une des colonnes de la République… Il n’est pas une victoire de l’armée d’Italie à laquelle il n’ait contribué. Je ne craindrai pas que l’amitié me rende partial en retraçant ici les services que ce brave général a rendus à la patrie ; mais l’histoire prendra ce soin, et l’opinion de toute l’armée formera le témoignage de l’histoire. » « Je vous ai annoncé, après la bataille de Rivoli, vingt et un drapeaux, et je ne vous en ai envoyé que quinze ou seize. Je vous envoie, par le général Bernadotte, les autres, qui avaient été laissés, par mégarde, à Peschiera. Cet excellent officier général est aujourd’hui un des officiers les plus essentiels à la gloire de l’armée d’Italie. » « Je vous envoie le drapeau dont la Convention fit présent à l’armée d’Italie, par un des généraux qui ont le plus contribué aux différents succès des différentes campagnes. Le général Joubert, qui a commandé à la bataille de Rivoli, a reçu de la nature les qualités qui distinguent les guerriers. Grenadier par le courage, il est général par le sang-froid et les talents militaires. »
Bien d’autres ont été envoyés à Paris par Bonaparte avec des lettres élogieuses qui leur attiraient les faveurs du Directoire : Murat le 26 avril 1796, Marmont le 26 septembre 1796, et, dans l’année 1797 : Bessières le 18 février, Augereau le 28 du même mois, Kellermann le 21 mars, Masséna le 20 mai, Sérurier le 28 juin, Andréossy le 14 novembre.
Il n’est pas plus difficile de prouver que le Premier Consul et l’Empereur, n’ayant rien à envier à personne, n’ont pas été plus jaloux de la gloire des autres généraux que le jeune commandant en chef de l’armée d’Italie, légitimement ambitieux de parfaire sa réputation naissante. « Nul général, lit-on dans une étude militaire sérieuse, nul général n’a su exciter l’émulation en distribuant l’éloge et le blâme avec autant d’autorité que Napoléon l’a fait dans ses Bulletins de la Grande Armée. Que n’auraient pas tenté ses généraux ou ses régiments pour obtenir des mentions telles que celles-ci : « Le colonel Mouton, du 1er chasseurs, s’est couvert de gloire » ; « le 8e régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation » ; « les 16e et 22e chasseurs et leurs colonels Latour-Maubourg et Durosnel ont montré la plus grande intrépidité » ; « les 4e et 9e régiments d’infanterie légère, les 100e et 32e de ligne se sont couverts de gloire » ; « le général Gazan a montré beaucoup de valeur et de conduite ». « C’est Masséna, Joubert, Lasalle et moi qui avons gagné la bataille de Rivoli », disait Napoléon devant tous les officiers d’une division de dragons. »
Si l’on feuillette le recueil des Bulletins de la Grande armée, on verra que l’Empereur s’empressait en toute circonstance de mettre en relief, aux yeux de tous, les qualités de ses collaborateurs : c’est « le maréchal Bessières qui a fait, à la tête de quatre escadrons, une brillante charge qui a dérouté et culbuté l’ennemi » ; c’est « le maréchal Ney qui avait eu la mission de s’emparer du Tyrol et s’en est acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées » ; c’est « le lieutenant général Gouvion-Saint-Cyr qui a déployé une grande habileté dans les manœuvres » ; c’est « le général Saint-Hilaire qui, blessé au commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de bataille et s’est couvert de gloire » ; c’est « le maréchal Davout qui faisait des prodiges avec son corps d’armée. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre » ; c’est, une autre fois, le même maréchal « qui a donné dans ces différentes affaires de nouvelles preuves de l’intrépidité qui le caractérise » ; c’est « le général Dupont (le héros futur de la déplorable capitulation de Baylen) qui s’est conduit avec beaucoup de distinction » et, plus loin, est qualifié « d’officier d’un grand mérite ». Ce sont Murat, Bernadotte et Soult à qui « l’Empereur témoigne sa satisfaction pour leur conduite brillante à Lubeck, et pour l’activité qu’ils ont mise dans leur marche à la poursuite de l’ennemi » ; c’est le général Lariboisière dont l’Empereur dit : « C’est un officier du plus rare mérite » ; c’est « le maréchal Mortier faisant preuve de sang-froid et d’intrépidité » ; ce sont Lannes et Masséna « qui ont montré dans cette journée toute la force de leur caractère » ; puis Oudinot à qui l’Empereur confie un commandement en disant de lui : « C’est un général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d’intrépidité que de savoir ».
Il serait superflu de reproduire ici toutes les citations élogieuses, dont personne ne peut nier l’authenticité. Mais n’existeraient-elles même pas, toutes les archives de l’empire auraient-elles été brûlées, qu’il suffirait des titres nobiliaires de princes, ducs, comtes, barons, que se transmettent encore aujourd’hui les descendants des généraux de l’empire, pour attester que Napoléon sut rendre une justice éclatante au mérite, partout où il se montrait.
L’Empereur n’eut qu’un tort, sans contredit, ce fut d’exagérer sa reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter, et c’est bien par suite de son excès de largesse qu’il fit, à ses dépens, l’expérience de la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques, dites à propos de la décadence de l’empire romain : « La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par l’empereur, ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires ; mais plus leur fortune était devenue brillante et plus ils s’occupaient d’échapper au malheur commun… Comblez un homme de bienfaits ; la première idée que vous lui inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver. »