VII

En mai 1791, Napoléon, promu lieutenant en premier au 4e régiment d’artillerie, revient à Valence, accompagné de Louis.

Comme il tient à reprendre ses anciennes habitudes, et que sa chambre d’autrefois, chez Mlle Bou, n’est pas vacante, il s’installe tant bien que mal dans la maison, en attendant qu’on lui redonne son logement favori.

A Valence, c’est la même gêne, la même pénurie d’argent qu’à Auxonne. Bonaparte va revoir ses anciennes connaissances, mais il se tient à l’écart des réceptions et des fêtes. Les soins qu’il consacre à l’instruction de son frère Louis lui laissent peu de loisirs, et il convient d’ajouter qu’étant deux à vivre sur la solde, il ne restait pas grand’chose pour faire figure dans les salons. Les quelques sous disponibles sont employés à un abonnement de lecture chez Aurel, libraire ; et les rares moments de distraction sont affectés à écrire le mémoire destiné au concours de l’académie de Lyon, dont le sujet était : Déterminer les vérités et les sentiments qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur.

L’ardeur de Napoléon était grande pour la Révolution ; aussi était-il secrétaire du club de la Société des Amis de la Constitution, dont les membres ont longtemps conservé le souvenir de ses allocutions chaudes et vibrantes.

Ses opinions avancées le faisaient mal voir de certains de ses chefs et de ses camarades restés fidèles à l’ancien état de choses.

L’un de ses plus violents contradicteurs était le chevalier d’Hédouville, lieutenant comme lui. Il rentra de l’émigration sur l’instigation de Napoléon qui le nomma chargé d’affaires à Francfort. Le recevant en audience de congé, l’Empereur entouré de sa cour, dit en désignant le chevalier : « Voilà un de mes anciens camarades avec qui j’ai rompu bien des lances sur la place des Clercs, à Valence, au sujet de la Constitution de 1791. »

Grâce au général du Teil, et malgré l’hostilité de son colonel, Bonaparte obtint un congé de trois mois, pour se rendre en Corse, où il allait reconduire Louis dans la famille.

Les deux frères arrivent à Ajaccio dans les premiers jours d’octobre 1791. Le séjour de Napoléon en Corse s’est prolongé jusqu’en septembre de l’année suivante.

Suivant le droit que lui en laissaient les décrets de l’Assemblée, il se fit nommer lieutenant-colonel des volontaires nationaux de Corse. Cette résolution ne fut sans doute pas étrangère au désir de soutenir, avec une solde plus élevée, sa mère restée veuve avec six enfants.

Déterminé à demeurer fidèle aux lois de l’Assemblée, il alla jusqu’à refuser d’exécuter un ordre suspect de Maillart, son colonel. Celui-ci le destitua immédiatement. Mandé à Paris sur la dénonciation de Maillart, il expose sa conduite au ministre, qui non seulement l’absout, mais le réintègre dans les cadres de l’armée active et l’autorise à retourner en Corse, voire à y reprendre son commandement des gardes nationales.

Cela suffit à tous les points de vue, pensons-nous, pour infirmer les appréciations hostiles qui font de Bonaparte, à cette époque, un déserteur de ses devoirs militaires.