VIII

Appelé à Paris pour se justifier, il y était arrivé le 20 mai 1792, et s’était logé rue du Mail, à l’hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où il avait pris la chambre no 14, au troisième.

Le temps qu’il passa à attendre les audiences du ministre fut pénible ; la maison des Permon lui était toujours ouverte, mais il ne voulait pas en abuser.

On lui connut à cette époque une dette de quinze francs chez un marchand de vin. Il mit aussi sa montre en gage chez Fauvelet, qui joignait à un magasin de meubles une sorte d’entreprise d’encan national à l’hôtel Longueville. Ce Fauvelet était le frère aîné de Bourrienne. Celui-ci, qui était entré dans la diplomatie, revint à Paris, y retrouva Bonaparte, et les deux anciens camarades de Brienne se revirent avec une joie extrême. « Notre amitié d’enfance et de collège, dit Bourrienne, se retrouva tout entière. Je n’étais pas très heureux, l’adversité pesait sur lui, les ressources lui manquaient souvent. Nous passions notre temps comme deux jeunes gens de vingt-trois ans qui n’ont rien à faire et qui ont peu d’argent ; il en avait encore moins que moi. Nous enfantions chaque jour de nouveaux projets, nous cherchions à faire quelque utile spéculation. Il voulait une fois louer avec moi plusieurs maisons, en construction dans la rue Montholon, pour les sous-louer ensuite. »

Comme ils n’avaient d’argent ni l’un ni l’autre, ils rencontrèrent, on le devine, bien des difficultés, notamment près des propriétaires, qui, ajoute naïvement Bourrienne, « avaient des prétentions trop exagérées ».

Les deux jeunes gens se livraient à ces combinaisons illusoires quand ils dînaient ensemble chez un petit traiteur, Aux Trois-Bornes, dont l’établissement était situé rue de Valois. Bien souvent, c’était Bourrienne, le plus riche des deux, qui payait la note. Quand Napoléon était seul, il mangeait dans un restaurant plus modeste encore, chez Justat, rue des Petits-Pères, où la portion coûtait six sous.

Durant ce séjour à Paris, Napoléon assista aux grandes journées qui marquèrent l’année 1792. Se promenant avec Bourrienne, il aperçut la bande des faubourgs qui se dirigeait vers les Tuileries le 20 juin. « Suivons cette canaille », dit Napoléon. C’est en voyant cette foule de cinq à six mille hommes, déguenillés, burlesquement armés, hurlant les plus grossières provocations contre la royauté, que Bonaparte sentit dans tout son être le dégoût de la démagogie, et quand, à l’une des fenêtres du palais, le Roi entouré d’émeutiers, coiffé d’un bonnet rouge, se montra à cette tourbe de vagabonds, Napoléon ne put s’empêcher de s’écrier : « Che coglione, comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »

Les horreurs qui l’environnent ne le troublent pas. Il juge très nettement la valeur des hommes et des choses ; il écrit à son frère Joseph le 3 juillet 1792 : « Ceux qui sont à la tête sont de pauvres hommes. Chacun cherche son intérêt… L’on intrigue aujourd’hui plus bassement que jamais… Tout cela détruit l’ambition… Vivre tranquille, jouir des affections de la famille et de soi-même, voilà, mon cher, lorsque l’on jouit de quatre ou cinq mille francs de rente, le parti que l’on doit prendre… »

Il assiste à la journée du 10 août. Il voit les Tuileries envahies, le massacre des derniers défenseurs du malheureux roi qui est entraîné à l’Assemblée. Aussitôt, ayant le pressentiment des épouvantables événements qui vont suivre, « Bonaparte, inquiet pour la sûreté de sa mère et de sa famille, désire alors quitter la France pour la Corse, où les mêmes scènes se passaient sur un moindre théâtre. »

Napoléon presse ses affaires, mais n’aboutit pas aussi vite qu’il le voudrait. Malgré le rapport favorable de Vauchelle, la décision des ministres n’était pas encore rendue. Il lui fallut demeurer à Paris, malgré toutes ses angoisses pour les siens.

Le 13 août, paraît un décret de l’Assemblée nationale ordonnant l’évacuation de toutes les maisons royales d’éducation. Immédiatement, Bonaparte fait les démarches nécessaires pour retirer Elisa de Saint-Cyr. En même temps, il sollicite de nouveau le ministre Servan, qui enfin, le 30 août, contresigne la lettre de service qui réintègre Napoléon dans l’armée avec le grade de capitaine d’artillerie, tout en l’autorisant à retourner en Corse à son bataillon de volontaires nationaux. Le 1er septembre, il obtient des administrateurs du district de Versailles le droit de prendre Elisa à Saint-Cyr et de toucher l’indemnité de route à laquelle elle a droit. Le frère et la sœur se rendirent à Lyon, d’où ils s’embarquèrent sur le Rhône. Les amis de Valence, Mlle Bou et Mme Mésangère, leur apportèrent, au passage, sur le bateau, un panier de raisins.

Le 17 septembre 1792, Napoléon et Elisa arrivent à Ajaccio. Pour la première fois depuis treize ans, toute la famille se trouve réunie. La joie aurait été complète si les circonstances n’avaient pas été aussi tristes, si la gêne n’avait pas été aussi grande. La seule ressource sur laquelle on pût compter paraît avoir été la solde de Bonaparte, qui reprit la direction de son bataillon de volontaires nationaux.

Le soir, alors que les plus jeunes enfants sont couchés, Lætitia se lamente sur l’avenir déplorable réservé à ses filles. Napoléon cherche à la rassurer, en lui disant qu’il ira aux Indes : « J’en reviendrai, ajoute-t-il, dans quelques années, un riche nabab, et vous apporterai de bonnes dots pour mes trois sœurs. »

Les menées de Paoli s’accentuant davantage, des querelles très vives s’élevèrent entre lui et Bonaparte. Leur désaccord avait pour base la question de savoir si la Corse deviendrait anglaise, selon le désir de Paoli, ou si elle resterait française.

Les échecs des troupes françaises aux îles de la Madeleine et à Cagliari enhardirent les projets séparatistes de Paoli. Celui-ci, ayant réuni une sorte de consulte insurrectionnelle, se fit nommer chef d’un gouvernement provisoire de la Corse, et décréta immédiatement l’arrestation et l’expulsion de toute la famille Bonaparte. Pendant ce temps, pour échapper à la vengeance prévue, Napoléon avait pris la route de Corte par des sentiers détournés. C’est en chemin qu’il apprit les mesures décidées contre sa famille et le danger couru par les siens. Alors, n’écoutant que son devoir filial, bravant toutes les passions haineuses déchaînées contre lui, il retourna à Ajaccio. Aux portes de la ville, on lui dit que ses parents sont en sécurité relative, et se sont dirigés sur Calvi. Immédiatement, il retourne sur ses pas et va rejoindre sa mère, ses frères et ses sœurs à Calvi, où ils s’embarquent tous pour Marseille, pendant que les paolistes pillent, brûlent la maison d’Ajaccio et saccagent les propriétés des Bonaparte.