I

LA BATAILLE DE KOÇOVO

NOTICE

Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.

Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder, dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés Joupans. L'un de ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs. Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans les pesmas, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît seulement le titre de knèze.

Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut, les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27 juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus, et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch, gendre du knèze serbe.

Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant les uns,—c'est la donnée de nos légendes,—Miloch, semblable au romain Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch, blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il embrassait en suppliant son étrier[A].

[Note A: Izvori serbské poviestnitzé, etc., ou sources de l'histoire serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]

Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse et avec fierté son indépendance perdue.