II
STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.
Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière, chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai, traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes bœufs, et pour ces trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai (seulement) point pour mes pieds d'opanaks! Et cela, frère, je l'eusse encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo, elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.
«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais, allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre, il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère en Dieu:—Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.—Le Turc ne voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or, que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»