II
DOÏTCHIN L'INFIRME.
Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin, on croit qu'il est trépassé.
Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves, pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir elle-même.»
Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats, et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère sœur. Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient. Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.—O mon frère, Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta sœur (que tu sens).—Qu'y a-t-il, ma sœur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi broder sur ton métier[A]?»
[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est passé, puis elle termine ainsi;]
«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta sœur. Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère, tant que tu vivras.—O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure, et me permettent de mourir en paix;»—puis il appela sa femme. «Angelia, dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?—Seigneur, infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien nourrir.—Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.»
Sa femme aussitôt lui obéit; prenant le robuste coursier, elle le conduisit chez Pierre, le maréchal, et quand Pierre la vit venir, il lui dit: «Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trépassé, que tu mènes vendre son cheval?—Pierre, le maréchal, répondit Angelia, ton pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu à la santé, et (demande) que tu lui ferres à crédit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre le Maure; à son retour, il te payera.—Angelia, ma chère belle-sœur, je ne ferre point les chevaux à crédit; à moins que tu ne m'abandonnes tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de retour, et me paye mon travail.»—Angelia, la méchante et la maudite, s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il fût ferré, le ramène à l'infirme Doïtchin. «Angelia, ma fidèle épouse, lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferré le cheval?—Seigneur, infirme Doïtchin, Dieu anéantisse ton pobratime! il ne ferre point les chevaux à crédit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser, en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis être au forgeron, Doïtchin, toi vivant.»—Lorsqu'il eut ouï ces paroles, le malade dit à Angelia: «Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma lance de guerre;»—puis appelant Ielitza: «Ma chère sœur, apporte une pièce de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux côtes, de crainte que mes os ne se déplacent et ne glissent les uns sur les autres.»—Toutes deux promptement lui obéirent: sa femme selle le robuste cheval, et apporte la lance de guerre; sa sœur apporta la toile, et elles serrèrent l'infirme Doïtchin des cuisses aux côtes, et après lui avoir ceint son sabre, elles amenèrent le destrier de combat, hissèrent sur son dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre.
Le bon cheval reconnaît son maître, et il commence à caracoler avec vigueur; Doïtchin le pousse par la tcharchia, et il bondissait avec tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pavé, si bien que les marchands de Salonique disaient: «Gloire à Dieu l'unique! Depuis que Doïtchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a traversé Salonique la blanche cité ni monté un meilleur cheval.»
Doïtchin sortit dans la vaste plaine, du côté de la tente du noir Maure. Quand Ouço l'aperçut, de peur il sauta sur ses pieds et lui dit: «Doïtchin que Dieu anéantisse! es-tu donc encore en vie? Viens, camarade, que nous buvions du vin; laisse de côté noise et dispute, je t'abandonne le tribut de Salonique.»—Mais l'infirme Doïtchin lui répondit: «Avance, noir Maure, avance, débauché, te battre à la manière des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.—Mon frère en Dieu, voïvode Doïtchin, reprit le noir Maure, laisse-là noise et dispute, et descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus je ne reviendrai ici.»—Quand l'infirme Doïtchin vit que le Maure n'osait sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente étaient trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouço voyant que Doïtchin ne voulait point le lâcher, sauta sur le dos de son cheval, sa lance de guerre à la main; et tous deux, pressant leurs coursiers, s'élancèrent dans la vaste plaine.—«Frappe (le premier), débauché, s'écria l'infirme Doïtchin, frappe, que tu n'aies point à te plaindre.»—Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan était fait à la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfonça à moitié, l'autre moitié tombant brisée. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme Doïtchin. Déjà il en touchait la porte, quand Doïtchin l'atteignit, et le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cité, puis d'un coup de sabre lui ayant tranché la tête, il la mit sur la pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaça dans un mouchoir délicat, et jeta la tête dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue, et quand il fut à la maison de son pobratime, Pierre, le maréchal, il l'appela: «Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir ferré mon cheval, l'avoir ferré à crédit.—Mon pobratime, infirme Doïtchin, répondit le maréchal, je n'ai pas ferré ton cheval, j'ai seulement un peu plaisanté, et Angelia, la méchante et la maudite, s'est enflammée comme un feu vivant, et a emmené le cheval sans qu'il fût ferré.—Viens ici, reprit Doïtchin, que je te paye ton travail.»—Et comme il sortait de sa boutique, l'infirme Doïtchin brandissant son sabre, trancha la tête au forgeron, et mettant la tête sur la pointe de son sabre, il en arracha les yeux, les plaça dans le mouchoir et jeta la tête sur le pavé.
Tout droit il s'en va à sa blanche maison, descend de cheval à la porte, puis s'étant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du Maure, et les jette à sa chère sœur: «Tiens, ma sœur, voici les yeux du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma sœur, moi vivant.»—Puis prenant les yeux du maréchal et les donnant à sa femme: «Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma femme, moi vivant.»—Cela il dit, et rendit l'âme.