V
GROUÏTZA ET LE MAURE.
Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs, il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin, devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»
Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et, sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa sœur gardait la maison. Or, sa sœur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère, dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»
A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune, que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a tué.»