VII
MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.
Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.
Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan, suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch: «Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman; Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en, misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et que plus tard il n'y ait point de querelle.»
Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant, Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc; il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux: «Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois cette masse aux nœuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux nœuds dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.
Quand ils partirent pour le meidan, l'aga avait trente janissaires, et Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier, tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»—«Oui, Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc le premier.»
Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la distance, elle avait franchi cent vingt archines; Marko tire une blanche flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive, apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines! Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.—Le Dieu vivant t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une sœur. J'ai dans ma maison une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout, frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il le baise, puis l'emmène à sa riche maison.
[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur de Marko.]
Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble) le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.