VII

LE MARIAGE DE GROUÏTZA NOVAKOVITCH.

Starina Novak est à boire du vin; avec lui est le brave Radivoï, et entre eux le brave Tatomir, et c'est Grouïtza Novakovitch qui les sert: en présentant le verre à chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce fut le tour de son père, il versa tellement à pleins bords que le vin se répandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak lui demanda: «Grouïtza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon verre de façon à en faire déborder le vin sur la soie et le velours? dis-moi, mon fils, quel chagrin tu éprouves et quelle peine je t'ai causée?—Mon père, répondit alors Grouïtza, grand est mon chagrin: tu as marié tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as point voulu me donner de femme, fût-elle fille ou fût-elle veuve; voilà aujourd'hui ce qui fait mon affliction.»

Et Starina Novak reprit: «Maudite soit l'heure où j'ai voulu te marier, mon fils! Voilà aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; où je trouvais pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et où il y avait un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Grouïtza Novakovitch, où j'ai trouvé pour toi une fille et pour moi un ami: c'est chez le roi de Pladin, la blanche cité. Mais que sert que ce soit une fille accomplie! Un serpent l'avait demandée, ce serpent venimeux de Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, écoute-moi, mon enfant; ôte tes beaux vêtements et habille-toi à la bulgare; prends sur ton épaule une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son cortège de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs, ses compagnons de métier, portant de la soie et du velours, et ayant des deux côtés des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du butin pour les haïdouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, alors il y aura de la besogne pour les haïdouks.»

Grouïtza n'a pas plus tôt ouï ce discours, qu'il dépouille la soie et le velours, se revêt d'habits bulgares, prend sur son épaule une pioche pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. Là, ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, mais des Grecs et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de métier, vêtus de velours et de soie, avec des poches aux deux côtés, des poches pleines de jaunes ducats. Grouïtza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire à Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-même réunit un cortège de noces tout composé de haïdouks de la montagne….., et part pour le défilé de Kliçoura, là où doit passer Manuel le Grec.

Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortége. Lui-même en tête il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse qu'il lance en l'air et reçoit dans sa main droite, et d'une voix claire voici ce qu'il chante: «Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage, de combien de sang avez-vous été baignés! Que de mères vous avez désolées, que de sœurs vous avez mises en deuil, que de veuves renvoyées dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? Allez-vous mettre ma sœur en deuil et livrer mon accordée à Grouïtza, le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les haïdouks le voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur goût. Le Grec passe, allant chercher l'accordée, et eux demeurent dans la montagne.

Huit jours environ s'écoulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce et emmenant la fille. Il descend dans le défilé de Kliçoura, le premier en tête de sa troupe, monté sur un cheval noir aux longs poils, les jambes croisées sur sa monture, et au son d'une tamboura dont il s'accompagne, d'une voix claire il chante: «Monts du Mlav et des Balkans! Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas été baignés! Que de mères vous avez désolées, que de sœurs vous avez mises en deuil, et que de veuves renvoyées dans leur famille! Et encore si c'était quelqu'un (qui eût versé le sang), mais ce n'est personne, ce n'est que Novak et Radivoï. Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? Allez-vous mettre ma sœur en deuil, et livrer mon accordée à Grouïtza, le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel. Les haïdouks le regardent de la montagne, le regardent et cela n'est point de leur goût.

Alors Starina Novak leur dit: «Écoutez, mes compagnons! que chacun de vous (se choisisse et) attaque un adversaire…..» La troupe tout entière obéit à Novak, et s'élance sur le cortège. Boroï abat le parrain, et le stari svat abat le stari svat; Radivoï tue le paranymphe, puis saisit la belle jeune fille, et l'entraîne dans la verte forêt; Novak tue le chef de famille, et les svats poursuivent les svats. Manuel le Grec demeure seul; vers lui s'avance Grouïtza Novakovitch, un sabre nu à la main, et il défie Manuel: «Arrête, débauché, à qui est cette belle fille que tu emmènes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons à qui elle est.» Là-dessus, le Grec écarte les jambes (qu'il avait croisées) sur son cheval, et se dresse sur les étriers d'or; puis, jetant la tamboura, il saisit de la main droite son épée, de la gauche les rênes du cheval, et dit au haïdouk: «Approche, Grouïtza, approche, que nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conquérir la jeune fille par l'épée.» Grouïtza se précipite, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce que voyant Manuel, il brandit sa tranchante épée: «Arrête, débauché, Grouïtza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le haïdouk! tu vas voir une épée tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des haïdouks!» Puis il le touche à peine de son épée, et pourtant lui fait une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman de drap. Mais le haïdouk a des pieds légers, qui l'emportent vers la montagne, et dans la verte forêt il s'enfonce en criant à pleine voix: «Où es-tu, frère, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat!»

Le brave Tatomir se précipite, un sabre nu à la main: «Arrête, débauché, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Grouïtza, mais attends le brave Tatomir!…[A]»

[Note A: Tatomir, et, après lui, Radivoï, qu'il a appelé à son secours, et qui est lui-même remplacé par Starina Novak, éprouvent le même sort que Grouïtza. Je m'abstiens de traduire ces deux scènes, identiques à la précédente, et, en partie, à celle qui suit.]

Mais voici venir Starina Novak, couvert d'étranges vêtements; il a pour pelisse une peau d'ours, sur la tête, un bonnet de peau de loup, et au bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent à deux coupes de vin, ses sourcils à une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forgé: «Arrête, s'écrie-t-il, débauché de Manuel! Il est facile de combattre avec un enfant, mais attends Starina Novak.—Approche, répond le Grec, ce n'est pas toi qui me feras fuir du défilé de Kliçoura. J'ai vu des ours vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume d'aigle?»

[Note A: Plume de cygne est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car plus loin, au vers 276, elle est remplacée, avec bien plus de raison, par une plume d'aigle.]

Starina Novak s'élance, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; le Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend en deux, coupe la main à Manuel, et se brise en éclats. La rage saisit le Grec, il prend son épée de la main gauche, et s'élance à la poursuite de Starina. Dieu clément, la grande merveille! S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et de voir comment il arrachait la grise pelisse d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la fuite, il court par la forêt verte, rien qu'un moment, deux heures pleines, et il crie à plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles de la forêt tombèrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa sœur d'alliance, la Vila: «Dieu t'anéantisse, Vila ma sœur! ne m'as-tu pas donné devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu serais là pour me tirer du péril?»

Or, voici la Vila qui vient à la rencontre de Novak: «Starina, mon frère en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en fuite?—Vila, ma sœur fidèle, je ne poursuis point, mais je suis forcé de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.—Retourne sur tes pas, mon frère en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu pourras donner la mort au héros aveuglé.»

Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprès de Manuel, puis s'arrête à l'écart dans la verte forêt. La Vila cependant prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fasciné les yeux, elle appelle le haïdouk: «Starina Novak, mon frère, maintenant frappe le héros aveuglé.» Mais Novak était saisi d'épouvante; il n'ose point s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe, et Novak s'élance, lui coupe la tête, et s'enfonce dans la forêt, cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous rassemblés, ils se partagèrent les beaux cadeaux de noce, et bandèrent leurs profondes blessures.