II
D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COÛTER DANS LE VEXIN
C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan chargé d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bordé de vert, moitié bourgeois moitié militaire, annonçait l'enfant de famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole bien pendue à son côté complétaient l'ensemble, et tout cela, monture et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la beauté, eût empruntée assurément, s'il fût jamais venu à cheval, parcourir le Vexin français.
—Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le campement des gardes, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan.
—Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme.
—Oui, monsieur.
—Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon.
—M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel.
—Comment! pas au camp … où donc alors le trouverai-je?
—Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec volubilité en faisant signe à Vernetel.
Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la main et les emmena ou plutôt les emporta pour couper court à la conversation.
—Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue eût duré, j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps roule tout seul vers le dîner.
Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation, il s'achemina vers le campement des gardes.
Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son maître d'hôtel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son maître, et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré toute sa philosophie.
Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui venait d'entrer dans le camp.
—Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait sa serviette avec méthode.
—Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune homme.
—Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome?
—Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp des gardes françaises, continua du même ton le jeune homme dont la parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité.
—Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny; c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas, ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny.
Le jeune homme s'inclina.
—Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière, dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de Normandie.
Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce jeune homme.
—A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom.
—Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine.
Rosny reprit:
—M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière; mais il doit revenir bientôt. Attendez.
—Espérez! ajouta le capitaine en souriant.
—C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son enjouement plein de grâce.
Rosny et le capitaine se levèrent.
—Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour les aventures!
Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par la promenade.
Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus poétique côté du panorama.
Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que nous avons vus partir pour la provision.
Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons étranglés pendaient en sautoir à son col.
Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme.
La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un pâté de hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux.
L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux, s'attablèrent immédiatement, c'est-à-dire qu'on fit sur l'herbe une belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pâté, et que douze convives invités par le magnanime Pontis, reçurent la permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche odorante de hachis.
Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur.
—Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine.
—Oui, répliqua Pontis, ils se seront aperçus au château de la disparition de leur dîner.
—Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit un des gardes en plumant les volailles.
—Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte et demandé à présenter nos hommages au maître de la maison. Un bourru de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve.
—Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives.
—C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille, ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au château, ai-je dit, voilà un dîner qui sera perdu. Aussitôt j'ai allongé les mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée, non, mais j'ai avisé dans l'âtre des tisons ardents sur lesquels je me suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. Éblouis par une pluie de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici, jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma façon. Vernetel et Castillon n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici.
Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats de rire.
Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on vit apparaître brusquement à l'entrée du quartier des gardes.
Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère, il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs.
—C'est quelqu'un du château que nous avons dîmé, murmura Vernetel à l'oreille de Pontis.
Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée.
Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plutôt roux que blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres minces et pâles.
C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses formes fines et nerveuses annonçaient une nature distinguée, rompue aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des façons nobles et délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang.
Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!"
Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart d'une pique, fut presque renversé.
Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son factionnaire.
—Plaisantez-vous, maître, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à la main chez les gardes de Sa Majesté?
—Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre.
—J'en suis un! dit l'enseigne.
—Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte de dédain sauvage.
Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté
Pontis et ses convives, chacun menaçait l'insulteur.
—Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le pouvoir de punir.
Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la cause de ce tumulte.
Le jeune homme les aperçut.
—Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire.
—Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs.
Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes les mauvaises passions de l'humanité.
—Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander vengeance.
—Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le!
Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le désarmèrent. Il ne sourcilla point.
—Vengeance pour qui? continua Rosny.
—Pour moi et les miens.
—Qui êtes-vous?
—Je m'appelle la Ramée, gentilhomme.
—Contre qui demandez-vous cette vengeance?
—Contre vos soldats.
—Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain d'un pareil personnage.
—Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef de ceux-ci.
Il désignait les gardes frémissant de colère.
—Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un gentilhomme mal élevé; ceux-ci sont des gens qui vous valent, et que je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande, ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos façons. Ainsi, du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons!
Le jeune homme mordit ses lèvres, fronça les sourcils, crispa les poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et dit:
—A la bonne heure! J'habite avec ma famille le château que vous apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est au lit, blessé.
—Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi?
Le jeune homme rougit à cette question.
—Non, dit-il d'un air embarrassé.
—Ligueur, va! murmurèrent les gardes.
—Continuez, interrompit Rosny.
—J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive force.
—Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui.
—Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences, ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui brûle en ce moment, regardez!
En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée blanche qui s'élançaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus les arbres du parc.
Pontis et ses compagnons pâlirent. Un silence effrayant s'étendit sur l'assemblée.
—En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put maîtriser, voici un incendie … il faudrait s'y transporter.
—Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brûle vite. Tenez, voici déjà les toits qui flambent.
Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet qu'elles avaient produit.
—Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir justice?
—Oui, monsieur.
—Les coupables sont donc ici?
—Ce sont des gardes.
—Du roi?…
—Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé.
—Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins.
—Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout brûler et massacrer, mais un chef … et les blessés parleront, les murailles fumantes dénonceront.
Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune homme:
—Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de France vous garantit.
—Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnaîtrais … Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me rendra justice, sinon j'irai droit à votre maître, et….
—Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui, pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient, mais jusqu'à un certain terme.
—Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le plaignant! Vive la trêve et la parole du roi!
—Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des Espagnols….
—Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre signature.
—Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de reconnaître les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde, essayez.
—On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant farouche; des gens d'honneur se dénonceraient.
—Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que leur conscience pousserait à parler.
—Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme, et j'en attends la stricte application.
—Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus.
—Soit! cela ne sera pas long.
En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pâle visage, la Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui, machinalement, comme s'ils se fussent sentis brûlés, reculèrent et se formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif ligueur commença de marcher lentement comme s'il passait une revue.
Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens.
Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au comble, et lui dit:
—Mauvaise affaire! et je suis seul ici … Que n'avons nous ici M. de
Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes.
—Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées, j'aurais bientôt arrangé l'affaire.
—Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun. Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de nos gens de guerre?
—Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une vipère.
—Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié. Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le châtiment ou de le rendre impossible en forçant ce jeune homme à reconnaître lui-même les coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité, je crois que la voilà fermée; car le drôle s'arrête et fixe sur ce petit groupe des regards trop joyeux pour que bientôt nous ne soyons pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre devoir.
Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes.
Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène stoïquement, en bourgeois que les soldats intéressent peu.
—Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre?
—Eh! eh!… jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la mort.