VIII
MAUVAISE RENCONTRE
Crillon revint le premier à la charge.
—Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il?
—Mais oui.
—Passionnément? Vous en êtes fou?
—Elle me tient au coeur, et les racines sont longues.
—Quant à elle, elle vous aime aussi?
—Je le crois.
—Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr.
—Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur.
—Qu'est-ce encore? un autre écrin?
—Non, un billet.
—Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru.
—Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur.
—De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non des autres. Mais que dit ce billet?
« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!»
—Il y a: Ton Henriette? grommela Crillon.
—En toutes lettres. Tenez!
—Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu des Touchet.
—Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre.
—Lâcheté, c'est le vice des Entragues.
—Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez d'indulgence.
—Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je vous ai accompagné.
—Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel. Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire l'historien.
—D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur?
—Oui, monsieur.
—Vous avez oublié quelqu'un, je crois?
—Qui donc?
—Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle
Henriette.
—Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en ai pas parlé.
—Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même
Mlle Henriette?
—Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement.
—Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que tout le monde a terriblement parlé.
Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse:
—Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il.
—Vous connaissez l'histoire?
—Oui.
—Scandaleuse?
—Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je la sais.
—Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez.
—Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance. M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues, et on l'a chassé.
—Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela!
—N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites l'effet de le savoir.
—Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement.
—Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné une bague.
—Tiens, tiens, tiens, Marie?
—Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté.
—Voyez-vous cela … Alors?…
—Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin.
—Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon, rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné.
—Je le sais, et j'allais vous le dire.
—Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie.
—Je le sais.
—C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils…
—Assurément … essaya de dire Espérance.
—Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela vient des Entragues.
—Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait l'assassin.
—Elle a fait cet effort!… Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus.
—Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous votre main, et il vit encore.
—Quoi! ce brigand…
—C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon.
—Harnibieu! je le flairais.
—Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny, j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes, mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point dit ce que je savais sur son compte.
—L'infâme…
—N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie.
—Toujours la bague de Marie!… dit le chevalier en arrêtant son cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est … me croirez-vous?
—On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce, l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps. Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie.
Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec une affectueuse mélancolie.
—Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du huguenot.
—Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de Crillon.
—Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues, tandis que moi, je dis seulement Mlle d'Entragues.
—Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la part de monsieur de Crillon.
—A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise, vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient peut-être à l'autre.
—Oh! monsieur, ce doute sur Henriette…
—Ce n'est pas un doute, je vous disais peut-être par ménagement; c'est certainement que j'eusse dû vous dire.
—Mais la preuve?
—Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée. Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là, faites ce que vous voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami, monsieur Espérance.
—Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations! S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né heureux!
—Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble nature. Comment ne pas l'adorer.
Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son visage, le brave chevalier se tourna en disant:
—Que cette forêt de Saint-Germain est belle!
Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis
Vilaines, chevauchait sur leurs traces.
Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva plus rien.
—Et M. de Pontis! s'écria-t-il.
—C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel.
En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui commençait à envelopper la plaine.
Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle Henriette était pour huit heures précises.
—Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors.
Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience.
—Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le chevalier d'un ton dégagé.
—Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs.
—Et vous avez la clé?
—Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus commode c'est la fenêtre.
—A merveille … Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait singulier, ils savent que je les exècre… Enfin, non, je ne puis, dit le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans l'incohérence même de ses pensées.
Espérance comprit tout cela.
—Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite….
—Dites le mot! s'écria le chevalier.
—Coquette!
—C'est faible, grommela Crillon.
—Et je balance….
—Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai, elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières, ni ailleurs. Adieu … au revoir … adieu!
Il s'agitait sur son cheval de façon à inquiéter sérieusement la pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle des cavaliers.
—Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai aller seul ainsi!
—Et pourquoi non?
—Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la France entière prendrait le deuil.
—Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment sur sa poitrine gonflée. Là, je me suis contenté. Maintenant, c'est fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie Touchet … Mais n'épousez pas, harnibieu!
Espérance se mit à rire.
—Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints.
—Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne.
—Il aime le vin?
—C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le bois, à un carrefour?… Eh bien, le drôle est là. Nous avons passé devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer par la jambe sous quelque table, où il sera tombé.
—Je vous suis.
—Non, non! allez à tous les diables, c'est-à-dire à Entragues! Adieu. Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare à ceux qui nous chercheraient noise!
—En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez….
—Je vous l'ordonne.
—Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous dire les explications de Mlle Henriette?
—Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et m'apporter des vôtres aux Barreaux-Verts.
—Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis!
—J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le chemin.
Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de Crillon qui lui répétait:
—Harnibieu! n'épousez-pas!
Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna ensuite vers la forêt.
Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait, et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec autant de bruit qu'en eût fait une troupe.
—Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble. Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il sans maître?
Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité.
—J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon
Dauphinois a pris racine.
Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres.
L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de chêne, tout en se rapprochant du chevalier.
—Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans
Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet?
Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint, l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave.
—Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une quinzaine.
Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux, soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de truand ou de sauvage.
—Ah! s'écria Pontis, enfin!
—Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre.
—J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi.
—Quoi vu?
—Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer?
—Non.
—C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal, sortons vivement du bois, je vous prie.
—Parce que?
—Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades.
—Les arquebusades de qui?
—Du coquin, du brigand, de la Ramée.
—La Ramée!… Il est ici?
—Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais, pendant ce temps-là, mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après les deux, impossible.
—Il fallait suivre la Ramée.
—Bah!… tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme avait disparu.
—Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée?
—Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance.
—Tu crois?
—J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre.
—Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le village d'Ormesson, par Épinay.
—Bien, colonel.
—Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même.
—L'un et l'autre, colonel.
—Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon ombragé par un marronnier.
—Fort bien.
—Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me réponds….
—Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde avec noblesse. Où vous retrouverai-je?
—A Saint-Germain, où je coucherai.
Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut dans un tourbillon de poussière.