X

D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE.

La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son visage.

La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté.

En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un royaliste, la Ramée débuta ainsi:

—Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre.

—Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée?

Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres.

—Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur, répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même les soldats du Béarnais….

—Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du comte d'Auvergne.

—Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et provisions, et enfin incendié.

—Incendié! s'écria Mme d'Entragues.

—Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette année pour votre consommation de chasse.

Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne.

Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire:

—Quels soldats ont fait cela? dit-il.

—Ceux qu'on nomme les gardes.

—Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve un article….

La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme:

—Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article que les soldats mettent le feu aux granges.

—Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne.

—Oui, certes, monsieur.

—Eh bien? demanda M. d'Entragues.

—On m'a proposé de me faire pendre.

Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il enflamma de fureur les yeux de la Ramée.

—M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et les poings.

Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès.

—Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se tenant les côtes.

—Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part, je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice moi-même.

—Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde.

Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M. d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de reprendre avec son beau-fils une autre conversation.

La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête.
Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée.
Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie
du comte d'Auvergne.

—Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal est réparable.

La Ramée baissant la voix:

—C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille, comment l'éteindre?

—Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement d'effroi.

—L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi dire, avec vos filles.

—Sans doute, je m'en souviens.

—Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive….

Marie Touchet fit un geste d'impatience.

—Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une bague…. Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous; elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement….

—Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai reconnaître comme il convient.

—Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et, depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais.

—Comment? fit Marie Touchet inquiète.

—Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien, je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les incendiaires … Ces gardes!… je voudrais les voir tous détruits, peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement acquis, notre secret de famille….

—Il vous a dit?

—Aumale … la haie d'épines … le gentilhomme assassiné!

—Et … la bague?

—La bague aussi, avec ses armoiries.

—Malheur!… qui donc est ce jeune homme.

—Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et quelque chose me dit que je le retrouverai.

—Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre.

—Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a peut-être connu la vérité?

—Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs, c'est une enfant qui ne se souvient plus.

—Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette.

Mme d'Entragues avec une assurance étrange:

—Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime.

La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de menace effrayante.

Mme d'Entragues se hâta de dire alors:

—Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien.

La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet air pensif et le prit pour un muet reproche.

Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui dit:

—A propos, comment va monsieur votre père?

—Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les plaies.

—Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu trop ligueur.

—Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée.

—Oh! je ne dis pas cela.

—Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie.

Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les tempêtes.

Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ d'un hôte gênant.

—Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous laisse pour retrouver mon fils.

La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait contracté une dette qu'il lui était impossible de payer.

—Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication. Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce fatigant la Ramée.

Elle marchait toujours, en rêvant ainsi.

—Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à ce jeune homme mystérieux … mais quand? comment? dans quel intérêt? sous quelle influence?

Mme d'Entragues se heurtait là, comme tous les gens de ruse et d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille. Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité. Le réveil devait être douloureux.

A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de Desportes et les vers de Charles IX.

Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse!

Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne finirait pas moins par se faire une très-grande position en France avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros, soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite.

Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune fille avait laissée en un peu de sable!

Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant.

Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là; inutile de la ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste. Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières, car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques attaques contre la caisse maternelle.

C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au moins la royauté des brigands.

Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette faveur d'être lucrative.

Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée.

En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX.

Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes.

M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui, déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant demander Henriette à ses parents.

Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui eût dit: Touchez là, mon gendre.

Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité.
L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil.

Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre de la grand'porte appela son attention de ce côté.

Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était d'autant plus noire que la salle était plus éclairée.

Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue.

Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez!

En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier, elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au geste de la Ramée et sortit dans le jardin.

—Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou, monsieur?

—Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne.

—Que voulez-vous de moi?

—Suivez-moi, je vous prie.

La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme d'Entragues.

—Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix rauque, de ce regard effaré.

—Au pavillon de Mlle Henriette.

Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi.

—Qu'y verrai-je, monsieur?

—Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à, coup sûr.

—Expliquez-vous!

—Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas quelque visite ce soir?

—Aucune, que j'aie autorisée du moins.

—Alors, venez, il le faut.

La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers.

—La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là-haut des voix par une fenêtre maladroitement ouverte.

—Comment des voix, puisque Henriette est seule?

La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas celle de la jeune fille.

Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui n'annonçait rien d'harmonieux.

—Il y a un homme là-haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée.

—Oui, fit celui-ci de la tête.

—Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette?

La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait tranquillement en attendant son maître.

—Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet.

—Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une clef de la porte du bas?

—Assurément, et je vais la chercher.

La Ramée l'arrêta.

—Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez pour ébranler cette porte, les avertira.

—Que faire alors!

—Ce pavillon a-t-il deux issues?

—Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les champs.

—C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut
sortir par là.

—Eh bien! je n'en connais pas d'autre.

—Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir.

—Mais la fenêtre?

—Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne s'échappera de ce côté; frappez, madame.

Aussitôt il disparut à travers les arbres.