XI

OR ET PLOMB

Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance, qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était mis tout joyeux à reconnaître la place.

Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui formait l'un des angles.

Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues. Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son cheval.

La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal.

Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié, la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste.

Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le moment était bien choisi.

Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait les deux battants ouverts.

Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche, tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul élan.

Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont tant de sève, et les jeunes gens, donc!

Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec circonspection. Elle était vide.

Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre, tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu.

Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le parc, avec des barreaux de fer entrelacés.

La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois.

Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement vague. Déjà, pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux; l'aimait-il moins? c'est sûr.

Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines, qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux, et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux, effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait.

Là-bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches. J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là-bas il y avait la foi et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et que là-bas on apportait l'amour?

Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur. Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille toujours un écho dans notre coeur.

Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux, les bras ouverts.

—Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui.

Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout nuage s'évaporait au souffle seul de la vie.

—Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous peur?

Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus d'embarras que d'effroi.

—Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée.

En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la fenêtre.

Elle l'arrêta.

—Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là, profitons de ce moment pour causer.

Ce puisque vous êtes là fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le change et répondit:

—Oui, chère belle, causons.

Et il entoura Henriette de ses bras.

Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une chaise.

Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise. Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix. Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas.

—Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous, méchante, vous ne me donnez rien.

Henriette poussa un soupir.

—Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours, en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où je les bus, tout diamants qu'elles étaient.

—Eh bien? dit Henriette.

—Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos oreilles.

Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins terne qu'à Espérance.

—Vous êtes bon, dit-elle.

—Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons, déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée.

Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert sur ses genoux:

—Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle avait pris à son arrivée.

Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la table.

—J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions. C'est possible après tout.

—C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions.

—Monsieur?… répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je vous appellerai mademoiselle.

—Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer.

—Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait pas à pas dans un lac de glace.

—La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en coûte pour vous l'annoncer.

—Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son inépuisable crédulité.

—A peu près.

—Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons.

—Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour m'oublier.

—Comment alliez-vous ces deux mots-là, mademoiselle? Aimer et oublier ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous aimer encore si vous ne m'aimez plus?

—Je ne dis pas cela … Tous les jours on obéit à la nécessité.

—Quelle nécessité?

—Mais … il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme.

—Voudriez-vous épouser quelqu'un?

—Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille.

Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur, Crillon le lui avait enseigné pendant la route.

Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de toute sa beauté de corps et d'âme:

—Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari.

Elle le regarda, surprise.

—Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les yeux.

Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre l'étonnement et la colère.

—Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à questions et à recherches.

—Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut donc être révélé que par vous … dois-je craindre qu'il le soit jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que je sache à quoi m'en tenir.

Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup.
Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire.

—Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là, je vous le garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres.

—Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir?

—Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera; au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin.

Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se croisa les bras et attendit la réponse.

—Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse.

—Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel.

—Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien?

—Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve assez que vous m'avez compris.

—Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout. D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours?

—Parce que je ne le sais que depuis deux heures.

—Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour?

—Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère plus maintenant.

—Quoi donc?

—Vous trouver innocente.

—Nommez-moi les calomniateurs!

—Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent?

—Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer….

—Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous laissez accuser, que vous accusez vous-même.

—Mais, monsieur, vous m'insultez.

—La colère n'est pas une réponse.

—L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir.

Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle agression l'exaspéra.

—Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience. Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait:

«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.»

—N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé ce que vous écriviez?

Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère, plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître.

—Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture. Adieu, mademoiselle, adieu.

Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains avec tous les signes du repentir et de l'humilité.

—Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.

—Mais non, dit-il, je ne le sais plus.

—Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma situation.

—Pourquoi m'avoir chassé?

—Tu m'accusais.

—Pourquoi m'avoir menti?

—Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains; tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose … Pardonne, oublie… Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer.

Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse magnanime du généreux Espérance.

—Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé.

—Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse accusation.

—Vous me chassiez avant d'avoir été accusée.

—Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de leur part c'est pour moi la mort.

—Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur!

—Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez toujours?

—Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe illumina le visage pâle d'Henriette.

—Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse?

Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser.

—Comment cela? dit Espérance;

—Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre.

—Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée.

—Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été confiante … et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus?

Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison.

—Me croyez-vous à ce point votre ennemi?

—Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés … Oh! mon cher Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que j'ai tant aimé … Quel châtiment! il sera juste!

Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras avec transport.

—Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler ensemble.

Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour son baiser de Judas!

Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit une main tremblante d'avidité.

Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et une voix impatiente cria: Henriette! Henriette!

—C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée.

Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il emportait avec lui la lettre.

—Dans ma chambre, dit-elle….

Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir.