XII

LES HABITUDES DE LA MAISON

Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut.

—Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux.

—Pourquoi n'ouvriez-vous pas?

—J'allais dormir, je dormais déjà, je crois, mais à présent que me voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère.

En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie
Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors.

Marie Touchet la poussant à son tour:

—Montons chez vous, dit-elle en passant la première.

—Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas laissé fuir Espérance.

La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui demanda si personne n'était sorti de ce côté.

—Non, répondit la Ramée.

Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille:

—Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici?

—Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur.

—Si je le savais je ne vous le demanderais pas.

—Mais il n'y a personne, madame.

—J'ai entendu sa voix.

—Je vous jure….

La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus question de majesté.

N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra.

Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé, à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout.

À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie et voir.

Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en pareil cas la justice férocement expéditive.

Henriette se cachait dans un grand fauteuil.

Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance, et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré.

Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir. Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable destinée de sa famille: honte et sang!

—Que faites-vous là? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez
… Répondrez-vous, au moins, mademoiselle!

Henriette, au comble de l'effroi, s'écria:

—Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur….

—Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide beauté d'Espérance.

L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard de la mère sur la table où scintillaient les diamants.

—Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous connais pas ces joyaux, mademoiselle!

—Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur.

Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur de sa maîtresse.

—Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention.

—Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille.

—Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour, c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh! respectueusement, jusques ici.

—Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine.

—Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué—c'est un grand tort de ma part—à pénétrer chez elle pour déposer les diamants sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère.

A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage.

—Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité.

Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta lorsqu'elle vit l'adresse de la défense.

—Et c'est là, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être introduit chez ma fille par une fenêtre!

—La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs, je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse été vu.

—Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu.

Henriette plia sous ce nouveau coup.

—Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait. Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux, et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire parti … Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères explications.

Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance.

—Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous?

Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité.

—Je ne suis pas pauvre, dit-il.

—Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi?

—Oh! non, madame.

—Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par la feinte soumission du jeune homme … Il ne s'agit pas d'acheter des diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous seulement bon gentilhomme?

Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa réponse, et répondit:

—Je ne sais pas, madame.

L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un geste superbe:

—Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!… et l'on complote de séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez déjà payé cette impudence.

—Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été compromise.

—Taisez-vous!

—Je me tais.

—Et partez!… partez, misérable!

—Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé.

—Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous serviront près de vos pareilles!

En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance, qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se dirigea vers le balcon:

—Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison.

—Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre. Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à vous….

—Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte, s'il vous plaît?

—Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas.

Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit Espérance et s'écria:

—J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix:

Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en demander l'explication.

A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa honte.

—Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile.

Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.»

La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré.

—Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me voici.

—Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière satisfaisante, et il part.

La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance et son épée.

—Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet homme que vous laissez partir?

—Non.

—C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela!

Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi.

—Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il m'échappe ce soir!

Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi.

Marie Touchet, pâle et agitée;

—Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication.

—Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la console même où reposait l'épée.

Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret.

Celui-ci, sans s'émouvoir:

—Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout.

—Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de l'épée.

—Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je crois, de me demander des explications. Sur quoi?

—Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la
Ramée … des secrets mortels!

Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains.

—Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas.

—Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en feu, les poings serrés vers le jeune homme.

—Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture.

—Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la rage de l'autre.

—J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard.

Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du fourreau.

—Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de secret gêne-t-il, on l'assassine!

—Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer!

—Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents.

—Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons! passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large!

Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main, baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire.

Espérance prit son élan.

—Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce soir.

Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de tomber.

Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine.

Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui descendait sur le parquet jusqu'à elle.

Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée, mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant:

—Crillon! Crillon!

C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers le premier rayon de la lune.

Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait Henriette et Mme d'Entragues.

—Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne.

—Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la jolie petite reine….

Et M. d'Entragues riait aux éclats.

Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte d'Auvergne d'aller plus loin.

La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans le vide.

On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit.

Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la bougie qui semblait éclairer un mort.

Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un essaim désordonné de rêves.

Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main, puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine.

C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait, elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance.

Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce sourire sublime fut perdu.

Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait tout bas.

—Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes.

Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant.

Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à la ceinture.

Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une seconde de vigueur et de vie.

Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de son coeur révolté.

En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se redressait effrayant de colère et pâle de désespoir.

—Oh!… lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!… oh! l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!… Mon Dieu, punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la force d'aller mourir loin d'ici!

— Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant, ce scélérat me l'aura tué.

—Pontis!… sauve-moi!

—Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux mains.

—Emporte-moi, Pontis!

Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie.

Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en travers de la fenêtre.