XIII
LE ROI
Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac, depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur d'être accompagné, c'est-à-dire gêné par l'Espagnol.
Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre était sa mort et la ruine d'une partie de la France.
Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la patrie.
Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien connaître le fort et le faible des deux situations.
Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt ou il tue.
Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi méprisable n'est jamais redouté a ce point.
Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône. Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV?
Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit, éminemment ingénieux:
—La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir, à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui passe.
Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse, malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire, ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage, qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour rançon.
Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en serait plus prompt et meilleur.
Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours, Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri, toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment, selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages. Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en l'appelant ingénieux.
Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo, en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait présenté.
Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre. Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours Argenteuil et la Seine à gauche.
Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.
—Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons passer la rivière au-dessus d'Argenteuil.
—Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les environs que chaque jour passe la personne que vous cherchez.
—Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi certaine que tu le prétendais?
—Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque la personne venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le même.
—Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près
Bougival?
—Au village de la Chaussée, oui, monsieur.
—Mais, malheureux, s'il vient ce soir par Marly, mes guetteurs le manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés depuis Argenteuil jusqu'à Bezons.
—Ce soir la personne vient de Montmorency par le même chemin que nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là.
Brissac réfléchit un moment.
—Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi?
—Non, monsieur. Il est seul.
—Tu en es sûr?
—Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues, vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la soirée.
—Et déguisé?
—Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et serait capable de ne pas le laisser entrer.
Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte, en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du terrain et chaque bruit.
Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite.
—J'y serais pris moi-même, dit-il … Quelle solitude! quel silence! Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour s'embusquer.
On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert, presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et des fondrières.
—Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes hommes devraient déjà revenir.
Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en avant.
Tout à coup il s'écria:
—En voici un!
Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits simples et de couleur sombre.
Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était impatient d'avoir des nouvelles.
Lorsqu'ils furent tous deux en présence:
—Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me reconnaissez-vous?
—Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu.
—Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier.
—Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon?
—Il le faut bien, comte, pour obéir au roi.
—C'est le roi … le roi de Navarre, qui vous a envoyé?
—Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon.
—Mais … demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions de l'effroi.—En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!—Pourquoi vous aurait-on envoyé?
—Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme terrifiant.
Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait peu sur les grands chemins.
—Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez l'envie de faire résistance?
—Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré.
—Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine d'en parler.
—J'ai mon épée, monsieur de Crillon.
—Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi.
—C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me refusait le passage.
En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes.
—Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez vos pistolets, ils ne sont pas chargés,
—Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère; en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant?
En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du chevalier.
—Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon, sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement.
—C'est impossible, s'écria Brissac confondu.
—Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas me crever un oeil avec la bourre.
Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol.
—Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous!
—Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes mains, n'est-ce pas?
—Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet.
—Je ne comprends pas trop, dit Crillon.
—Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart d'heure.
Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la confiance de Brissac.
—Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige. Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon.
—Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût pas étonné de la part d'un pareil champion.
—Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront, et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi: descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval. Soyez tranquille. Pardon … votre épée, s'il vous plaît.
Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par un fil.
—Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai perdu.
Crillon, après avoir placé Arnaud en vedette sur le bas côté du chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de distance. Là, deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements sonores qui sont le fond de la langue chevaline.
Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la lune. Le manteau recouvrait le reste.
Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur. Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel pommelé cuivre et argent.
Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette personne assise.
—Le roi, dit simplement Crillon.
Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à-tête avec Henri
IV.
Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient, le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry!
Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore relevé sa tête ni proféré une parole.
Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le sort de son imprudent adversaire.
Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin la tête et dit:
—Asseyez-vous, monsieur.
En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible.
Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là, au travers des rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un reflet pâlissant.