XIV

DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES

Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à éclairer le fond de son coeur.

—Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint un but commun.

Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette courtoisie délicate du vainqueur.

—Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le ferez en pleine connaissance de cause.

—Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne; c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est naturel et je ne vous blâme pas.

Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son visage. Le roi reprit:

—Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée, je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que vous vous êtes dit.

Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable.

—C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne, dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons:

Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts.

—C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez, dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur.

Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut d'une main tremblante et avide à la fois.

—Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si infâme! Oh! le malheureux pays!… Tout cela ne fût pas arrivé si nous eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a fait la Ligue.

—Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur, était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils n'auront même plus celui-là; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où l'usurpation étrangère puisse se glisser en France,

Brissac, stupéfait, regarda le roi.

—Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs, les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain. J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique, catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne!

—Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense événement politique.

—Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il se défendra cruellement!

Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie.

—Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète: «Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!»

Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre, et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien fait.

C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre la langue que m'a enseignée ma mère.

C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement rongées par la paresse et la misère.

Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois, hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la France.

En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune.

Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme soulevée par des sanglots.

—Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous rendre votre épée.

Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes.

—Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle entrer dans sa ville de Paris?

Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac.

—Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra étroitement sur sa poitrine.

Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi pendant son entretien avec Brissac.

Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour soutenir Crillon s'il en était besoin.

Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse.

—Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près.

—Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte.

—L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix retrouver M. de Brissac.

—Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet, l'imbécile!

Brissac se mit à rire à son tour.

—Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous lui avez fait faire pour les miens.

Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité générale.

—Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous n'avez pas eu, comte.

—Quoi donc?

—J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!… Quel enragé galop!

—A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV.

—Je ne sais, sire.

—Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet
Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous?

—En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri.

—Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car s'ils vous soupçonnent….

—Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins!

—Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette chère ville de Paris.

—Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire.

—Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal.

Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille:

—Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer; soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et aimez-moi.

—Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme!

—Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à Colombes, vous pouvez par là, sans être vu, rentrer à Paris une demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon!

—Adieu, sire!

—Adieu, maréchal!

Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi; Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe.

Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent.

—Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal satisfaite de son entrevue avec Brissac.

—Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés?

—Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon.

—Moi aussi, mon cher Crillon.

—Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol.

—Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant!

—Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il vous rend votre couronne à si bon marché?

—Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière. Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien heureux, le plus heureux des hommes!

—Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres.

—Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors, puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie.

—Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille et qui joue de la basse de viole, comme on dit.

—Tu m'aimes tant.

—Et j'aime encore autre chose, sire.

—Tu serais amoureux?

—Ah bien, oui!… Je ne serais pas content comme cela, si j'étais amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise.

—J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit
Henri IV.

—Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de faire toutes les folies imaginables.

—Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement.

—Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en ce monde.

—Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en France…. Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini, je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras qu'elle est incomparable.

—Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement.

—Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile.

—Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu?

—A dissiper les soupçons d'un père intraitable.

—Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un honnête homme.

—Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir.

—Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer sa maison.

—Crillon! Crillon! le mot est fort.

—Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse immédiatement. Mais, pardonnez-moi.

—Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est, comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M. d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme, et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me recevoir.

—Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le disait tout à l'heure.

—Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval; voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me sera non moins soumise que la Ligue.

—Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon.
Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à
Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me
rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable.

—Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à notre rendez-vous!

Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement. Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au loin, il entendit retentir un galop rapide.

—Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop s'arrête.

En effet le cheval s'était arrêté.

—N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon.
Plus que cela … un cri et des gémissements.

Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un autre homme étendu.

—Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de sinistres soupçons.

L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé.

—Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval, c'est Coriolan qui m'a senti! Courons!

L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier:

—Au secours! au secours!

—Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur froide, c'est Pontis.

—Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu!

—Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet homme étendu?.

—Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la
Ramée était sur nos traces!

Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée.

Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres conserve jusque dans le sein de la mort.

Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur la plaie avec sa ceinture.

Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques d'un profond découragement.

Tout à coup il se releva en s'écriant:

—Malheureux! tu me l'as laissé tuer!

—Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce médecin et ces secours.

—Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment.

—La première maison venue, dit Pontis.

—Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du voyage … car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin ce pauvre enfant!

—J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est poursuivi….

—Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur, bélître!

—Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles, quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide, on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!

En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de sa morsure de feu.

—S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on ne le tuera donc pas!

—Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
Espérance quelque part.

—Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.

—Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison dans le voisinage. '

Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes infatigables.

L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.

A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde, en disant d'une voix étranglée:

—Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici … Ne me tuez pas!

—A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas d'ici, est-ce bien vrai?

—A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.

—Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
Viens! viens!

Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:

—Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever ce pauvre homme assassiné.

Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière, voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine et hennissait de souffrance à chaque pas.

Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.