XIX
VISITES
À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la blessure.
Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé, la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été stupide de la part d'un indifférent.
—Voilà, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons, quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on!
Et comme Pontis riait du bout des dents:
—Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante blessures.
Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis d'Espérance.
Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus.
Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et regardèrent de loin cet émouvant spectacle.
Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient, ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant:
—Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas?
—S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut profond sur cette réplique évasive.
—Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon.
—S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait pas échappé l'ambiguïté de cette réponse.
—J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui, mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est vraiment immortel.
Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon.
—Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis avec un congé de … de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop tard; je ne le lui pardonnerai jamais.
—Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis.
—Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après lui. Coriolan!… on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne, entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à qui je vous prête. Non! je vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me ferez le plaisir de traiter avec respect et considération.
—Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me punissez quand je suis innocent, vous me blessez!…
—Comment cela, cadet?
—Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins fort que mon amitié.
—C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance. Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi, maître Pontis, je suppose?
—Certes, oui, mon colonel.
—Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément?
—Au contraire.
—Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M. Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi, c'est tout un.
Pontis s'inclina respectueusement.
—La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même.
—Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent. Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et un bon coeur.
Pontis s'inclina encore.
—Est-ce tout, monsieur?
—Ah!… une seule bouteille de vin par jour.
Le garde rougit.
—Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi tourmente son hôte.
—Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance.
—On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai?
—Oui, monsieur, dit Pontis.
—Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme dehors.
Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra tendrement, et d'une voix ferme:
—Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut la peine.
—Me venger….
—Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, la coltellata, comme on dit à Venise … il vous tue, car enfin vous seriez mort si on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse cela un crime?
—Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en santé….
—Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie?
—Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau.
—Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce que ces moeurs-là, mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête!
—Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a peut-être été provoqué.
—Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son provocateur.
—Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette rencontre.
Crillon se tourna vivement vers Pontis:
—Celui-ci m'a donc menti, alors?
—Je ne dis pas cela, ajouta Espérance.
—Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement, c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables, et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien.
Espérance, vaincu, garda le silence.
—Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire… Je me charge de la conter en détail.
—Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante, accordez-moi au moins une faveur.
—Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces coquines de…
—Monsieur, pas de noms si haut!
—Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui peut-être ne sont pas étrangères au crime!
—Monsieur!…
—Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains.
—Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon s'exaspérant de plus en plus.
—Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux.
—Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que je vous ai déjà conté sur elles!
—Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance plus loin que je ne la veux pousser moi-même.
—Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la justice ne pardonne pas.
—La justice! parfait, dit Pontis.
—Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son meurtrier, mais le bourreau n'absout pas!
—Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie.
Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la tête comme s'il allait s'évanouir.
Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme un enfant.
—Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles.
—À personne, murmura Espérance.
—Pas même au roi. Êtes-vous content?
—Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre reconnaissance.
—J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point; de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher.
Espérance voulut faire un signe.
—Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends. Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce pas votre pensée?
Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières.
—Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance?
—Ma pauvre Diane! murmura le blessé.
—Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à l'arbre où je la vis hier soir.
—Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis!
Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine qui entrait, une lettre à la main.
—Pour M. de Crillon, dit le moine.
—Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le chevalier surpris.
—Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de
Crillon, répliqua le moine.
Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut reconnu l'écriture.
—Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé?
Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt.
—Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas sur-le-champ.
Puis, au moine:
—Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques mots d'importance?
—Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au frère parleur.
—Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne manquait jamais son effet.
—C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et qui peut lui transmettre votre demande.
—Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut plein d'onction.
Et se retournant vers Pontis:
—Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous?
—Non, monsieur, répliqua le garde.
Tous deux regardèrent Espérance.
—Ni moi, murmura celui-ci.
Le moine revint presque aussitôt.
—Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier.
—La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre, monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il ne le fera pas attendre longtemps.
—Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa
Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage
qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre!
Harnibieu, qu'il est long!
—Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le moine.
—Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois petit.
—Quand il se courbe, oui, monsieur.
Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait se moquer de lui.
—C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mon frère.
Le moine répondit avec une parfaite douceur:
—Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors il touche à beaucoup de nos plafonds.
—Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé.
On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin.
—Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre.
—C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!… Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé… mais celui-là, aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot!
—Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long que deux bras ordinaires.
Le moine rentra.
—La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher frère?
—Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs, j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait, et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes recommandations d'incognito.
Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu d'Espérance:
—Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet.
Pontis tressaillit.
—Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en doute.
Pontis, étourdi, cherchait une réponse.
—En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien. On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion.
Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne croisé de solides pentures.
Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre.
Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte, Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon gigantesque les ensevelît sous son ombre.