XX
QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS
Crillon, dès qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement la cause de cette visite inattendue.
Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'était couvert le visage à son entrée au couvent; il respira largement l'air pur de la vallée et répondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier:
—Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La première, c'est mon inquiétude à votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de blessé, de garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que raconté par un meunier?
—Malheureusement vrai, sire.
—Et comme je vous vois hésiter, comme on vous a dit fort en peine, est-ce que le blessé serait M. le comte d'Auvergne?
—Pas du tout, sire, malheureusement encore.
—Oh! oh! voilà qui est dur pour le fils de Charles IX.
—Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit où en ce moment repose, fort mal équipé, mon pauvre blessé.
—Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vôtres?
—Oui, sire. On me l'a recommandé; je l'aime fort, répliqua Crillon en mâchant ses paroles comme un homme oppressé par le chagrin.
—Blessé … dans un combat? par un adversaire, par le garde qui l'accompagnait, peut-être?
—Non, sire; par un assassin.
—Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai écarteler.
—Je retiens votre parole, sire.
—Et le blessé vivra, n'est-ce pas?
—Je l'espère.
—Voilà qui est bien, dit le roi pensant déjà à autre chose.
—Sire! quelle que soit votre bonne volonté, se hâta de dire Crillon, vous n'êtes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes affaires, et je soupçonne quelque chose d'urgent dans les vôtres.
—En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui tiennent cette abbaye?
—Des génovéfains, sire.
—Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent absolument la conscience de ma maîtresse, et la poussent à des rigueurs qui me contrarient.
—Je ne connaissais point nos hôtes, mais ce que vous me dites, sire, m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens?
—Allons! allons! maître sage, moins de vertu et plus d'humanité. Ces moines m'ont paru avoir d'étranges façons: l'un est gras, l'autre est maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en tout cela quelque sournoiserie.
—Celui qui est maigre, s'écria le chevalier, me fait aussi un singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas?
—Je veux absolument, puisqu'il parle à tout le monde, qu'il me parle à moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqué ma curiosité. Gabrielle prétend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en ce moment, je me trouve moi-même ne pas savoir ce que j'ai à faire pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris! si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la réputation. Qu'il me tire de l'embarras où je suis, et je le proclame lumière. C'est comme cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste.
En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tête.
—Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous étions à la joie, on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous avions tout gagné hier au soir.
—Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, répondit le roi. Mais d'abord, avant de causer affaires, où est-on ici?
—Dans une belle chambre, comme vous voyez.
—Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourrée d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits où elle ne devrait point aller. Parlons bas.
Crillon se rapprocha.
—Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-être, à l'heure qu'il est, tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est défait.
Crillon tressaillit.
—Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat, le royaume de France, ce beau gâteau que nous devions dévorer d'une bouchée…. Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funèbre vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau à chaque rigueur de vos maîtresses.
—Plût au ciel. Je gémis fréquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais pour les choses de peu de valeur. Or, écoute bien, je gémis en ce moment, et beaucoup.
Crillon devint attentif.
—J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estrées, où, par parenthèse, j'espérais passer une belle nuit.
Le roi soupira.
—Où donc l'avez-vous passée, sire?
—Dans un moulin.
—Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs.
—Cela dépend de la façon dont tourne la roue, soupira encore l'amant infortuné; mais ne mêlons point les affaires d'Henri à celles du roi de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprès de Médan où je l'avais laissé pour dérouter M. d'Estrées, la Varenne m'a apporté mes dépêches. Il y en avait une d'Espagne.
—Encore? dit Crillon.
—Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rêve nuit et jour! Il est dans la destinée de ces maudits de me chagriner sans relâche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqué cette heureuse dépêche, surprise à la jésuitique congrégation de l'Escurial.
—Bien heureuse, en effet, et nous avions béni ensemble l'espion assez adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols. Harnibieu! est-ce nous qui serions volés, sire? Ce ne peut être là cette nouvelle qui vous est arrivée ce matin par le courrier d'Espagne?
—Voilà précisément l'enclouure. C'est la propre dépêche de mon agent secret près de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier j'ai annoncé comme certain à Brissac. Tout au contraire, il annonce que les états nommeront M. de Mayenne.
Crillon ouvrit de grands yeux.
—En sorte? dit-il.
—En sorte que cette dépêche qui m'a été rendue hier sous le couvert de mon agent, comme venant de lui; cette dépêche qui annonçait le mariage projeté entre l'infante et le jeune Guise; cet événement qui a révolté Brissac et l'a décidé à tourner pour nous est une fausse nouvelle qui sera démentie bientôt, et paraîtra une mystification à Brissac, un misérable et plat artifice destiné à le convertir. En sorte que, joué moi-même par je ne sais quelle infernale combinaison, je vais perdre peut-être tout le gain de ce revirement du gouverneur de Paris, et assurément l'immense bénéfice du dégoût que le plan de Philippe II eût soulevé en France.
—Voilà un méchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous seriez-vous laissé abuser?
—On croit ce qu'on désire, et le parti ligueur se compromettait si heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai cru.
—Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dépêche….
—Celui même de mon agent.
—Alors c'est la dépêche de ce matin qui est fausse.
—Je l'ai d'abord espéré, mais la Varenne l'a reçue de l'agent lui-même, qui arrive d'Espagne, où l'on a failli le découvrir comme espion à mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et tellement harassé qu'il n'a pu venir jusqu'à moi.
—Voilà de mauvaises affaires, sire.
—Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du front, aujourd'hui….
—Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut pas se désespérer pour si peu. M. de Brissac revirera encore, disiez-vous?
—Certes, oui, quand il saura que je l'ai berné.
—Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'épée, et cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu.
—Encore se battre, encore tuer des Français!
—Qui veut la fin accepte les moyens.
—Je veux la fin, dit Henri d'une voix brève, et je l'aurai. En attendant, il importe que je parle à ces moines. Je vous répète, mon ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop de zèle pour que je ne gagne point quelque chose à causer avec eux. Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les couvents. J'en sais une ici, chez les génovéfains, et, bien qu'elle ne semble intéresser que Henri dans la personne de sa maîtresse, Gabrielle, elle intéresse aussi le roi, puisque les génovéfains le poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme récompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge. Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une audience au prieur, une audience secrète.
—J'y vais, sire.
—Vous pensez qu'ils ne me connaissent point?
—Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-être vous reconnaîtront-ils.
—Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un couvent gouverné par un prieur renommé pour ses lumières. Henri de Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce prieur, comme il en a consulté tant d'autres de toutes robes et de toutes sectes. Voilà mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas.
Crillon, ayant réfléchi un moment.
—Croiriez-vous, sire, dit-il, à quelque parenté fâcheuse entre ces génovéfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dépêche d'hier?
—Je ne crois à rien et je crois à tout. C'est une logique dont je me trouve fort bien depuis que j'exerce l'état de prétendant à la couronne.
—Cependant vous soupçonnez une personne, sire?
—J'en soupçonne plusieurs; mais d'abord il y a là dedans la main d'une certaine femme….
—Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur son antipathie.
—Oh! répliqua Henri avec dédain, les Entragues n'ont pas assez d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants. Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte. Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible jouteuse celle-là!
—Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pénétré.
—C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le faut.
—C'est votre ennemie mortelle, sire.
—Sans doute, puisque je veux être roi, qu'elle veut être reine, et qu'elle sait que je ne l'épouserai pas. Je rapproche donc ce nom de Montpensier du nom des génovéfains, parce qu'un instinct particulier m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours à quelque nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clément!
—Hélas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours.
—Va donc demander pour moi cette audience au révérend prieur.
Crillon se dirigea aussitôt vers la porte.
—Attendez, dit le roi rêveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne quittez point le couvent.
—Mais, je ne le quitterai que d'après vos ordres, sire, dit Crillon surpris de cette distraction presque mélancolique du roi.
—C'est que, voyez-vous, je songe à deux choses à la fois, mon brave chevalier: je voudrais vous avoir ici, près de ma personne, et, d'un autre côté, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et à qui j'ai donné l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivière, après Chatou.
—Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous quelque chose avec moi?
—Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou plutôt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai respiré l'air de cette maison, il me vient des idées de défiance que je ne saurais définir. Je ressemble à ces chats qui, partout où ils entrent pour la première fois, essayent l'atmosphère avec leur nez, le sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le sens qui correspond à cette chose. Nous sommes chez des moines dont nos yeux ont vu l'habit; mais tâchons de voir sous la robe.
Tout à coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du siège où il était assis.
—Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle.
—Eh quoi!
—Un bélître, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bête trop sensée pour être comparée à un animal de mon espèce.
—Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause, s'il vous plaît?
—Parce que, sire, j'avais oublié de vous dire que mon pauvre blessé, mon protégé, est couché, à l'heure qu'il est, dans un lit….
—Vous me l'avez dit, Crillon.
—Savez-vous dans quel lit, mon roi?
—Vos yeux sont effrayants, mon chevalier!
—Dans le lit d'un Guise!… dans le lit du cardinal tué à Blois! dans le lit donné par une amie à son ami, par Mlle de Montpensier à dom Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement changé de moine. En 1589, le jacobin: le génovéfain aujourd'hui.
—Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide tranquillité en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici une odeur de Guise!
—Nous sommes dans la caverne!
—Eh bien! tâchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de près les habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je vous parlais.
—Vous quitter, harnibieu! dans une maison où il y a le lit d'un Guise! Non! J'ai là Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un autre, et qui ne vous défendrait pas aussi bien que moi.
—Qu'est-ce que Pontis?
—Un de mes gardes.
—Ah! le compagnon du blessé?
—Précisément. Mais, j'y songe, à quoi bon causer avec ces enragés moines, qui n'attendent peut-être que cela; quittons-les sans causer. Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera peut-être pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera.
—Bah! Je parerai avec mon épée. Ce que vous venez de me dire de l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosité.
—Gare la manche du moine! les génovéfains en ont d'énormes. Et puis, si vous m'en croyez, indépendamment de la manche, que vous secouerez, frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse familière, et en même temps on sait s'ils cachent un poignard sous la robe.
—Oui, mon Crillon, oui.
Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans lequel se promenait en long et en large un religieux courbé comme par le poids austère de la méditation.
—Veuillez, mon cher frère, cria Henri, demander au révérend père prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon.
Le moine s'inclina sans répondre et descendit par un escalier voisin.
—Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi.
—Il sera trop tard pour s'en dédire.—Envoyez votre garde où vous savez. J'attends ici la réponse du prieur.
Crillon recommandait pour la millième fois la prudence à son maître, quand, dix minutes après, un enfant, au service des génovéfains, heurta doucement à la porte de la chambre et annonça que le révérend père prieur serait honoré de recevoir chez lui M. le chevalier de Crillon.
Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son épée jouait facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux jusqu'à moitié du visage, et suivit le jeune guide, après avoir pressé dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes.
Celui-ci courut porter la commission à Pontis.
Henri n'eut pas un long chemin à faire. Au bout du corridor, il trouva un petit degré particulier, lequel aboutissait à l'appartement du prieur, précédé d'un vestibule.
L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents étaient soigneusement fermés; il annonça de sa petite voix M. le chevalier de Crillon, et sortit après avoir tiré sur lui deux portes.
Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette précaution du prieur, qui voulait sans doute cacher à l'étranger le jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux diplomates.
Cette précaution ne pouvait déplaire à un homme qui désirait précisément la même chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui, et peu à peu sa vue s'accoutumant aux ténèbres, il distingua tous les détails de ce théâtre bizarre sur lequel allait se jouer une scène que le lecteur ne jugera peut-être pas indigne de sa curiosité.