XXI
LE FRÈRE PARLEUR
Le lit à colonnes d'ébène tordues et sculptées s'élevait dans l'angle de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne pouvant croire qu'un prieur en santé voulût recevoir une visite dans de pareilles ténèbres. Mais le prieur était assis sur une chaise, ou plutôt sur une estrade, car la chaise était un véritable monument proportionné à la masse qu'il devait supporter.
Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre. Gabrielle n'avait pas exagéré: jamais personnage mythologique, jamais fétiche de l'Inde ou lettré chinois, jamais bête engraissée pour les sacrifices n'avait acquis ce développement formidable.
Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie supérieure, laissa entrer environ un pied carré de jour qui éclaira d'en haut la victime résignée de cet embonpoint pantagruélique.
Le crâne du prieur, enfermé dans une noire calotte, ne paraissait plus exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une épaisseur et d'un poids énormes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-même jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable à un triple goitre, nous n'en parlerons pas par civilité; non plus que du ventre, montagne conique à base colossale dont cette ridicule tête faisait le sommet.
Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux mains pareilles à deux éclanches; mais les doigts s'entre-désiraient seulement, et leur principale occupation était de se retenir après les fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait.
Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable à une petite table pour la largeur et la solidité. Fortement étayé par des coussins sur sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurément, que l'autre moine avait laissé tomber du haut de la fenêtre.
Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot.
Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que, tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec le visage du révérend, condition indispensable sans doute de l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses mains.
Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus vivement la curiosité d'Henri.
L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas, deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier.
Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante:
«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa visite.»
En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes suivantes tracées en caractères d'imprimerie:
«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom je, comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est propre.»
Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert, comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son prieur.
Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer en communication plus directe avec le prieur.
La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frère
Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances:
—C'est un honneur inespéré pour moi de recevoir ici l'illustre chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal!
Ayant ainsi parlé, le frère parleur baissa la tête, et en attendant la réponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commença de pétrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacité.
—Il paraît que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV. Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je les trompe. En dépit de leurs simagrées, nous verrons s'ils sont plus gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre à se compromettre.
—C'est un grand plaisir pour votre hôte, répondit-il avec onction, d'entretenir un religieux si célèbre par son esprit et sa sagesse.
Gorenflot cligna béatement des yeux; frère Robert ayant relevé la tête, répondit:
—Que désirez-vous de moi?
—Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un peu plus près tout l'étalage du frère parleur.
Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'écria avec une égale vivacité:
—M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir?
Le roi s'approchait toujours.
—Là! dit précipitamment le frère Robert, là, derrière, sur le fauteuil.
Et en même temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil placé en face de celui de dom Modeste, mais immédiatement derrière l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien à regret.
—Crillon a été indiscret, se dit-il.
La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit:
—Quelle est la première de ces questions que vous avez à m'adresser?
—Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui fréquentait la maison de Mlle d'Estrées.
Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita:
—Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence.
—En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier tant de choses?
Il ajouta tout haut:
—Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le signaler à Mlle d'Estrées.
—Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais je ne pourrais le reconnaître.
Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend, ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la conversation:
—Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part d'une réflexion qui m'arrive.
—Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon.
—C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais….
Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat qui se roule.
—Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs. S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère.
Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa baguette oscilla mollement entre ses doigts.
—Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la langue, elle gagne souvent les mains.
—Pas toutes deux, répondit le roi.
—La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là, glapit frère Robert.
—C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les gardent, se défiant du tiers qui les écoute.
Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa baguette en des circonvolutions variées:
—Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations pour remplacer la parole.
Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un seul équivaut souvent à une phrase tout entière.
Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé, monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents. Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot.
—J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur.
—Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit, tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence….
Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui infligeait le coudrier du prieur.
—Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au dernier point que vous avez effleuré, c'est-à-dire le secret de nos entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation.
Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se frotta la barbe en murmurant:
—Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel?
Il prit son parti sur-le-champ.
—Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise. J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient inspiré de la défiance.
—Quel mystère? psalmodia frère Robert.
—Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour.
—Ma vue est faible, traduisit le parleur.
—L'obstination du frère Robert à cacher son visage.
Le capuchon tressaillit.
—Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne point blesser les yeux d'un étranger.
—Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde?
Et il allongea une main pressée vers le capuchon.
—Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi.
Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange.
Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière; la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais augure.
Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur:
—Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me dire.
Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles, répliqua vivement:
—Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi.
—J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine déjà fort avancée.
—Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion catholique?
—Parce que c'est la vraie, traduisit Robert.
—Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que vous voulez lui nuire.
La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine oscillé.
—C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu.
—Je ne crois pas, mon père.
Le capuchon fit un mouvement.
—D'où vient ce soupçon?
—Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison.
La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui anima le roi dans ses attaques.
—C'est un présent, dit Robert.
—De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami!
—On ne peut refuser rien d'une si grande dame.
—Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le roi.
Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa.
—Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi.
—On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents!
A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba immobile en poussant une exclamation douloureuse.
—Tiens! le muet parle… s'écria le roi.
—Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde, changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son corps, et le rajeunit de dix ans.
—Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible, mon Dieu!… je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras!
Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit.
Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier, de vivifier une ombre fantastique.
Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation d'intérêt privé?
Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois. Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva l'attention du roi.
Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades. Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation:
—Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier, causons!
Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée:
—Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie.
La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons et paraboles.
—Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité, demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni charitable ni décent.
Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus.
—Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince.
—Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu se calmait.
—Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis.
Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom
Modeste.
—Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier, dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous annonciez comme un fidèle ami de Henri IV.
—Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle.
—Crillon ne compte pas!… et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et
Sancy!
—Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le poids … peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné, celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles.
—Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse.
—Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là, une perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux, avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes innocentes!… C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne l'oublierai jamais.
En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert, qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son interlocuteur se rapprochaient de lui.
—Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant elle avait pris de soudaine douceur.
—C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité d'Aristide et la froide valeur de Léonidas.
—Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le capuchon tremblait comme la parole. Habemus Crillonem non inficetum, eût dit Caton.
—Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser.
Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur, et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante:
« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée, mais sa pensée lui est propre. »
Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans le fauteuil du prieur:
—C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la conversation employer le pronom je, comme notre excellent frère parleur.
La baguette parla.
—Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! Rara avis in terris!
—Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours précieux de son roi.
Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette fois assurément sa physionomie exprimait une idée.
—De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance, murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration douloureuse.
—Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a pas causé grand deuil dans les couvents de France.
La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta:
—Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier.
—Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine.
—Ah! sa haine … interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait donc des passions terrestres?
—Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de variété.
Le capuchon approuva.
—Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables. Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître. Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la bouche.
—Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur.
—Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce spirituel… Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.
À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur, l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent d'intervenir en un si cruel embarras.
Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements de la baguette:
—Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien obscur, et … bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus facilement.
—Obscur!… s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le duc d'Anjou!… Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des Guises!… Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là, pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime toujours, et comment on le pleure!
Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient dans ses yeux.
Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau la tête, il répondit d'une voix entrecoupée:
—Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas….
—Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait.
Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base.
—Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon; elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M. Chicot.
Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par les lèvres du frère parleur.
—Vous avez été son ami? demanda le roi.—Je me rappelle … vous êtes ce moine, son compagnon … Mais pardon, je croyais qu'autrefois on vous nommait Panurge.
—Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait, qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que mourut M. de Chicot?
—Oui, dit le roi.
—Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert.
—J'y étais.
Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette:
—Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M. Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier?
—Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de terre chichement garnies.
Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais frère Robert répondit flegmatiquement:
—Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux, magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le grands coeurs… Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au monarque et à son humble serviteur.
Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il s'était agenouillé.
Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct en plein coeur.
—Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un culte que les belles âmes entretiennent religieusement.
—Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques mots sur les derniers moments de M. Chicot.
—Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena.
—A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi?
—J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa Chaligny à mes pieds.
—Il tutoyait le roi?
-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot lui avait laissée, il lui fendit la tête.
—Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche.
—Elle fut infâme.
—Et … le blessé?
—Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens.
—Chez vous?… dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier, demanda Robert.
—Dans ma tente … dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours.
—Dans le logis du roi, enfin … le roi logeait toujours quelque part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le roi. Il couchait à ses pieds … c'est le privilège des chiens fidèles.
Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son coeur à ses lèvres et il balbutia:
—C'est vrai … j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal. J'accourus … il était mort.
—De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la part du roi Henri IV?… Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi, murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son maître, et tous ses services eussent été assez payés!
Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il n'avait ressentie.
—Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il n'est plus au service des grands de la terre!
En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque achevée. Le roi la vit et fut frappé.
La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un missel sur lequel on lisait le mot: Messe.
Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté dans les intermittences du dialogue et des observations du frère parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la voir de plus près:
—Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me connaissez!
Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de l'ébauchoir:
CRILLON.—EQUES.—MCLXXXXIV.
Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au prieur.
Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé d'apoplexie.
Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit au roi:
—Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré, monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire par une autre porte l'ami qui vous attend là-haut. Allez, et tâchez de vous persuader que le roi a des amis ici.
Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander s'ils comptaient le prendre dans un piège.
La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une autre porte donnant sur le corridor.
—Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous savez déjà son arrivée en cette maison?
—L'arrivée de qui?
—Mais, de la duchesse … de Mme de Montpensier.
—Elle ici!… Tu l'as vue?
—Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le retour de Pontis et notre renfort.
—Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout entier au souvenir du mystérieux frère parleur.
—Se venger de vous?… Qui donc, sire?
—Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix.
On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé au-dessous chez le prieur.