XXII

LA DUCHESSE TISIPHONE

C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire visite au prieur des génovéfains.

Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé la visite à Henri IV.

Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la duchesse pénétra chez dom Modeste.

Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants, des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait et rongeait partout comme une fourmi blessée.

Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image. Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!»

Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait, depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que tout se dirigeait.

Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses ligueurs qui se promenaient en l'attendant.

—Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère
Robert se hâta d'obéir.

Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et l'ébauchoir en main.

La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe de drap qui traînait sur le plancher derrière elle.

Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces deux hommes si bien habitués à s'entendre.

Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de joie toute la communauté.

Elle, frémissant comme une tigresse en cage:

—Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.

—Pourquoi? madame, demanda l'interprète.

—Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents; que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir chez moi.

—Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère
Robert.

—Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris, soit à la Bastille.

—A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la voix de frère Robert dit froidement:

—Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse?

—Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison.

Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses joues énormes.

—Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et placide.

—Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de causer ainsi par l'entremise de ce butor!

Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon.

—Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien, l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous suez de peur!… Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard! Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on trouvât de la peau sur ses os!

Frère Robert, sans se déconcerter, répondit:

—Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens.

—Vous n'avez pas peur, vous?

—Pas le moins du monde.

—Vous ne suez pas à grosses gouttes?

—C'est ma graisse qui fond à la chaleur.

—Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?

—Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et, d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les puissants de la terre.

Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil.

La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant furieusement:

—Parle-moi toi-même, dit-elle.

—C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme.

—Je te l'ordonne.

Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure.

—Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait tuer! comme frère Clément que vous avez….

—Assez!… interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous parle de martyre?…

—Vous avez nommé la Bastille.

—J'étais en colère.

—Péché mortel.

La duchesse haussa les épaules.

—Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!

—Allez-vous prêcher?

—C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par….

—Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me dévorent toute vivante. Mort de ma vie!

—Juron, blasphème; péché mortel.

—Dom Modeste!…

—Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.

—Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez, mauvais moine, et vous ne répondez pas!

—Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous n'interrogez pas.

A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient siffler comme les serpents de Tisiphone.

—Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour qu'on vous pende?

—Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons dans un cercle vicieux: vitiosum circulum tenemus! pendez vite! mais changez de formule, l'entretien est monotone.

Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.

Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si elle eût pesé chaque parole:

—Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que suscitent à la Ligue les états généraux?

—Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète.

—Que m'avez-vous conseillé de faire?

—Vous le savez aussi bien que moi, princesse.

—Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour régner.

—C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.

—Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.—Vous m'en avez donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!…

Gorenflot devint livide.

—Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.

—Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète, puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français, et que M. de Mayenne est déjà marié.

—Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est admirable, et je vous en remercie encore.

—C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à l'heure de me faire pendre?

—Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?

—Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu; souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez répété.

—Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne, c'est-à-dire son acceptation?

—Avant-hier, en me raillant sur ma défiance.

—Combien de personnes savaient le secret?

—Ah! je ne puis vous le dire, madame.

—Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence: le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici … puisque vous prétendez qu'il ne compte pas.

—Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame, où voulez-vous en venir?

—A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison, il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux adeptes?

—Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de me le dire.

—L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait ignorer notre secret.

—M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors, tout est perdu.

—C'est ce que je disais, tout est perdu.

—Votre conspiration avorte.

—Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre famille; mais, ce n'est encore rien … Devinez par qui M. de Mayenne a été instruit de notre complot?

—Ah! madame….

—Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du mariage de l'infante.

—Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit?

—C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre avis, dom Modeste?

—Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé.

—Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?

—Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un ingénieux qui surpasse toute imagination.

—Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un rugissement de colère … Mais d'abord….

—Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître le coupable, secundo l'appréhender, tertio le convaincre.

—Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.

—Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de
Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?

—C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:

—Je ne crois pas.

—Comment?

—Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne.

—Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette audacieuse confiance.

—Et moi, dit frère Robert, quel intérêt?

—On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne.

—L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement l'interprète. D'ailleurs, prouvez…. Et comme vous ne pouvez pas, comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible, pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que vous avez des traîtres chez vous.

—La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée.

—Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV.

La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle.

—C'est possible, murmura-t-elle.

—C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M. très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols.

—Vous avez raison, dom Modeste.

—Il fallait faire vos affaires vous-même.

—Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai.

—Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand embarras.

—J'en sortirai.

—Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais … le Béarnais, qui a juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme la vôtre!

—Pardonnez-moi, la douleur égare….

—Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons! rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de l'autre.

—Vous vous défiez donc de moi?

—A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront vos amis.

—Je n'en commettrai plus, dom Modeste.

—Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne, qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas.

—Tout cela sera réparé demain.

—Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue.

—J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas.

—On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche.

—Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse.

—Par vous? s'écria frère Robert.

—Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la besogne.

—Ses amis l'enfermeront?

—Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées.

—Ils ont eu cet esprit?

—On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de l'Espagnol m'a fait perdre.

—C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots enlèveront le roi avant l'abjuration?

—Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura plus de risques à courir.

Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient craqué.

—Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises, dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce pas, madame?

—Oui, mon révérend.

—Et le cas même où il prendrait Paris?

—Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point pris.

—Ah!… dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré….

—L'événement de Saint-Cloud.

—Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la capitale.

—C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait tout aussi bien ailleurs.

Là-dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement
Gorenflot:

—Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour m'affaiblir.

—Voilà ma pensée, dit le frère Bobert.

—Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en donne ma parole.

—Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de
Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris….

—Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et si tout cela manque, nous aurons encore autre chose … que je garde là, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures.

La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère Robert.

Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un coin avec les Espagnols:

—Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une provocante familiarité.

Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au petit pied de la duchesse.

—Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer.

—Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse.

Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir.