XXIII
COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU ROI
Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre haute, écoutaient encore, stupéfaits.
Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil.
—Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas?
—Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les hommes valent mieux qu'on ne pense.
—Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent?
—Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon escorte… Allons au plus pressé.
Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut.
Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de la chambre.
—Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle?
—Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe.
—Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre.
—Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière.
—De nos cavaliers à nous?
—Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si on les avait appareillés.
Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi.
—Mais la Varenne?
—Il n'y était point.
—Qu'as-tu dit alors?
—J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve au couvent?
—Que t'importe! continue.
—Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez dans une demi-heure en avoir plus d'un cent.
Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant.
—Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à l'heure. Y puis-je aller?
Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la valeur de son unique soldat:
—Tu as une bonne épée? demanda-t-il.
—Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris.
—Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor, au débouché de l'escalier.
—Oui, monsieur.
—Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un homme à la fois.
—C'est vrai.
—Eh bien, tout homme qui voudra passer là, et qui ne sera pas bon catholique….
—Je l'arrêterai?
—Tu le tueras.
—Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de pleurs et de sang n'avaient pas éteintes.
—Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon.
Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la fenêtre du corridor.
—Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes?
—Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je n'étais pas?
—Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les affaires de Mme de Montpensier, négocions.
—Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!…
—Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts?
—Non, ce dont j'enrage.
—Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée.
—Cela ne m'étonne pas, sire.
—Nous avons quelque garnison ici près?
—Trois cents hommes à Saint-Denis.
—Huguenots?
—Harnibieu non! Ce sont des catholiques.
—Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y conduire.
—Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un grand roi!
—N'est-ce pas?
—Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je serais coupable de vous abandonner ainsi!
—Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà. Une fois de plus n'y ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent. Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une goutte de sang.
—On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous auront mis.
—Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer?
—Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien.
—Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire indiquer par les génovéfains une porte dérobée.
—Vous fuirez….
—Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais. Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise, toujours!… Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir.
—Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul. Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté.
—A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon.
—On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier.
Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut, on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule.
—Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi … digne frère parleur!
Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner. Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent seuls.
—Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère
Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage.
—C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement.
Frère Robert ne bougea pas, ne parla point.
—Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier.
Le moine garda son silence et son active immobilité.
—C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du traité conclu entre Philippe II et la duchesse?
Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit:
—Quel traité?
—Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre; mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je vous défie de le nier comme l'autre.
—Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre.
—Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce! jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle.
Le moine resta impassible, les sourcils froncés.
—Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute. Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant, font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore, pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.
Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir du sang ou une larme.
—Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de ta blessure. Avoue.
—Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée.
—Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri.
—Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave
Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir.
—Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de m'embrasser.
—Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de respect en vous touchant.
—Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure. Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu veux, mais tu es bien Chicot!
—Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté sait bien que les morts ne reviennent pas.
—En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services. Ils font même des portraits… Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique, un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique… C'était une statue charmante.
—Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV une nouvelle figurine qu'il venait d'achever.
—Un jeune homme … d'une aimable figure.
—N'est-ce pas?
—Je ne le connais point.
—Puissiez-vous toujours en dire autant.
—Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi?
—Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans cette attitude.
—Qu'est-ce donc que ce jeune homme?
—Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la duchesse.
—Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot!
—Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon.
Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler, comprit que la décision du moine était irrévocable.
—Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert.
—Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs, elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est pas encore.
—Partons … Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi.
Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse, s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait frémir et palpiter entre ses bras.
La sonnette retentit dans le corridor.
—C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère
Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion.
—M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire?
—Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon.
—Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le roi éperdu d'inquiétude.
—Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche et belle à miracle.
—Tu l'as vue?… Elle est donc en cette maison?
—Sans doute, puisque son père y est.
—Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout oublié pour ne songer qu'à son amour.
—Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison, la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M. d'Estrées emmènerait-il sa fille.
—Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai.
—Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas déranger le roi en logeant sous le même toit que lui.
—Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je suis près de Gabrielle.
—Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux. Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps.
—Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où logera-t-elle, je vous prie?
—Là-bas! dit le moine.
Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A l'extrémité du potager, c'est-à-dire à cent pas environ, s'élevait, au milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de lumière et de chaleur.
Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis dans le parterre.
Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages au chant des pinsons et des fauvettes.
—0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire.
Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui criait:
—Pontis! j'ai faim.
—N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi.
—Lui-même.
—Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux lit des Guise.
Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit:
—Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il n'a pas envie de mourir, le compère.
Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie.