XVI

LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE

Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard. Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues, plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie; que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de cette mystérieuse demeure.

Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie inquiète.

Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni, voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher aux solives.

Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est libre; il est roi.

Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau, qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne tournait pas.

Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été rompu par l'apparition de Gratienne.

Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise. Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le respecter.

Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à l'avance.

Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.

—Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses hardes neuves?

—Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve, dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.

—Pour longtemps?

—Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route.

—Enfin il reviendra et me verra.

—Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis? votre royauté n'est pas écrite sur votre visage.

—Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.

Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à
Henri les mains jointes, la bouche souriante:

—Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle est profondément gravée dans son âme et dans son coeur!

—O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait.

Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri. Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies, sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là, peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face, les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux rougeâtres et doucement pénétrants.

Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs? Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour; elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant, Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage.

Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons mortels.

Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable, elle-même ne le connaissait point!

Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à son maître.

Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais
Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à
Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux.

—Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous serez parti.

—Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à Mantes.

-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille … Oh! méchant roi!… pauvre père!…

—Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est là.

Gabrielle, avec une expression plus triste:

—Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut enfin que je parle, écoutez-moi.

—Quelle vérité? s'écria le roi inquiet.

—Nous ne vous verrons plus….

—Oh!…

—Jamais … Mon père me l'a ordonné … Il m'a bien fait comprendre ma situation vis-à-vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans nos coeurs et dans nos voeux!

—Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle, qui se dérida, en effet.

—Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim.

—Et moi donc, ma belle.

—Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne!

Gratienne apparut.

—Apporte les cerises et les groseilles.

—Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie!

—Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme
Gratienne les sait faire.

—Du gâteau!… mais c'est complet.

—Et … oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire, nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau: comme vous allez vous régaler!

Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier. Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière comme un fouillis de rubis et de topazes.

La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il en prit un lui-même en soupirant.

Elle le regarda et comprit:

—Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas de fille!

—La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut offrir que ce qu'elle a.

Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises.

—Il faut chercher, dit-elle. Gratienne!

—Mademoiselle?

—Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on trouvera des provisions.

—Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes….

—Pauvre nourriture pour l'estomac, sire!

—J'y perds la faim!…

—Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri, qui après avoir mangé les mains entamait les bras.

Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments immatériels, se mit à songer aux aliments du corps.

—Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font jamais d'autre.

—Je ne sais, dit Gabrielle.

—Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans le moulin, en maigre … Mais qu'importe.

Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi.

—Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais l'assaisonnement?

—Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà, une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure pour servir Sa Majesté.

En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier de meule usée.

—Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche.

La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête:

—Oh! non, dit-elle, c'est impossible.

—Rayez ce mot, ma mie.

—Impossible, sire.

—Alors, vous n'aimez pas Henri?

—Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit, serait-il près de moi en ce moment?

—Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici.

—Aimer, signifie donc affliger?

—Quoi, ma présence vous afflige?

—Aimer signifie donc offenser?

—Je vous offense?

—Aimer signifie donc perdre et déshonorer?

—Gabrielle! Gabrielle!…

—Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet, par votre présence.

—Voilà bien de grands mots, chère belle.

—Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le coeur.

—Sur le vôtre.

—Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre femme, puisque vous êtes marié?

—Si peu….

—Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille noble, car vous êtes un puissant roi.

—Roi, oui; puissant, non.

—Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur.

—Ma mie….

—Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre présence m'offense … Mais je vous attriste avec ce mot si dur, passons. J'ai dit que vous me perdiez.

—Je vous défie de me le prouver….

—Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me marier.

Le roi fit un mouvement.

—Il faudrait voir, s'écria-t-il.

—Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille.
Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin.

Henri se mit à deux genoux, suppliant:

—Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue, vous mourante!

—Par votre faute.

—Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle, cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé, moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle, et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage.

—Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est rien; mais vous m'affligez, voilà la crime.

—Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous.

—Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible?

—Votre salut?

—Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie!

—Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant.

—Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux.

—Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin de parler hérésie ou messe.

—Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer.

—Là, là … Laissons également l'enfer….

—Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie.

—Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par grâce….

—Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait.

La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi attendri, surpris en même temps, lui saisit la main.

—Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en danger….

—Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire.

—Ah! qui donc vous a donné son avis?

—Un bien saint homme….

—M. d'Estrées?

—Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il n'accuse pas Votre Majesté; tandis que….

-Tandis que le saint homme m'accuse … Qui est-ce donc? votre confesseur?

—Mon conseiller, un homme éminent.

—Vraiment?

—Une lumière de l'Église.

—Bah!

—Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps.

—Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé.
Comment s'appelle celui-là, qu'est-il?

—C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons.

—Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?…

—Dom Modeste Gorenflot.

—Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas?

—Lui-même.

—Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale.

—Comment, sire? dit-elle effrayée.

—Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à des moines qui sont mes ennemis mortels.

—Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé.

—Ce dom Modeste a donc des espions?

—Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point.

—Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité.

—Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien différents de ceux que vous lui attribuez.

—Lesquels, ma chère?

—Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le bonheur de la France.

—Vraiment?… Voilà un bon moine.

—Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous apportera s'il persévère dans l'hérésie.

—Là! dit le roi, voilà le mauvais moine.

—Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut votre salut? je suis donc mauvaise, moi?

—Vous, Gabrielle, vous êtes un ange.

—Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes.

—J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle.