XVII
COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC
Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature, comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente, bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science, même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc!
Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur bienveillance.
—Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les jours où vous vous confessez à lui.
—Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle.
—Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble….
—Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur.
—Voilà une distinction … dit le roi.
—Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des fidèles s'en plaignent.
Henri l'interrompant:
—Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend, cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences?
—Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par conséquent il ne saurait parler.
—Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous avait dit….
—Il m'a fait dire.
—Par qui?
—Par le frère parleur.
Henri fit un nouveau mouvement de surprise.
—Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction cela représente-t-il?
—La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa paralysie, ne peut s'exprimer.
—Bien, c'est convenu.
—Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses idées, ses opinions et ses avis soient traduits…. Traduire est la fonction du frère parleur.
—Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur et la personne qui vient consulter.
—Rien de plus simple, sire.
—C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne comprends vraiment pas.
—Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un homme supérieur.
—Oui, une lumière … très-bien.
—Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui.
—Depuis qu'il est muet.
—Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a envoyé deux terribles épreuves.
—Quelle est la seconde?
—Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction … quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme, sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre réputation.
—Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses efforts pour garder son sérieux.
—Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne prieur puisse passer par cette porte du moulin.
—Où passent les ânes avec deux sacs!… Peste! quelle affliction! s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte?
—Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre.
—Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue un peu ses mérites.
—Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur.
—C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez. Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à l'interprète.
—Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les plus délicates, les plus compliquées.
—Vraiment?
—C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont pas habitués.
—Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas?
—Sans doute, à force d'avoir consulté.
—Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu?
—C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré.
—La paralysie ou la graisse?
—La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur. Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds, malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages!
—Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me conseiller autre chose.
—Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à ses prescriptions.
—Qui sont?
—D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour sincère aux bonnes doctrines.
Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la besogne était faite.
—Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories politiques à ce frère bavard; non, frère parleur.
—Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides.
—Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut parler à M. d'Estrées.
—Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre.
Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:
—Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous écoutez. Profitez-vous au moins?
—Trop!…
—Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces moines?
—On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que leur importe? Quel serait leur bénéfice?
—Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.
—Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste, que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M. d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère Robert.
—Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite?
—Certainement.
—Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie?
—Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que, par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi.
—Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi se mêlent-ils?
—De votre salut et du salut de l'État.
—Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications?
—Obstinément; je vous sauverai malgré vous.
—Vous ne vous adoucirez point?
—Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.
—Tout cela pour obéir à un moine stupide.
—Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée….
—Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.
—Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons, le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre … Et je l'aime, et je ne veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!
—Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira.
—Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente.
—Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander … Croyez-vous que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de ses convictions et le repos de sa conscience?
Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle.
—Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue … il ne se convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse! moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de l'Espagnol.
—Vous n'avez pas d'épée, chère belle.
Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut rêver l'imagination des poëtes.
—J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi, ce que dix armées ne le forceraient point à faire … ce que l'appât d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point à lui arracher….
—Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh non … je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une conversion, ma mie … c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage, qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer … Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?
—Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais convertissez-vous.
Le roi triomphant:
—Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et des gages sont indispensables.
—J'offre ma parole, sire.
Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.
—C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est mon habitude quand je signe des traités d'alliance.
—Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté enchanteresse.
—Laissez-moi dicter, alors.
—Soit, mon roi.
—Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux.
Article premier….
—Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira!
—Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu. Article premier … Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour éviter tout ambage et toute fraude.
-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête homme!
—Je le veux ainsi, Gabrielle.
—Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager … Car je vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros!
—Alors, dictez.
—Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible.
Le voici:
«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom, roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle, fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui suit:
Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de l'Église catholique, apostolique et romaine….»
—Eh bien!… dit le roi enivré.
—Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage dans ses mains.
Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.
Henri se précipita aux genoux de son idole.
—Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle voulait sauver la France.
—J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce, d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.
Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse d'amour.
Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi, et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV!
Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent damnés pour l'une ou pour l'autre!
Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien.
La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le traité.
—Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout, je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin.
—Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle, j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin: Henri a fait cela pour moi!
Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra précipitamment.
—Voici maître Denis qui revient, dit-elle.
En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de Gabrielle.
—Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres.
—Fort bien.
Denis entra.
Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin. Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume; Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits extraordinaires:
—C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En voilà-t-il de ces événements, bon Dieu!
—Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie.
—Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle.
—Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est arrivé une chose … voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un homme assassiné!
Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.
—Où cela? demanda le roi inquiet.
—À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.
Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur.
—Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!… Est-il possible qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds!
—Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de
Gabrielle.
—Je l'ai porté au couvent avec les autres.
—Comment, avec quels autres?
—Avec ses deux camarades.
—Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle.
—Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a un petit et un gros.
—Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant?
—Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi
Henri.
Le roi tressaillit.
—Qui vous a dit cela? s'écria-t-il.
—Lui-même. Et le gros est le colonel du petit.
Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.
—Le colonel des gardes!
—Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel.
—Crillon!… Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui fit peur au meunier.
-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.
—Un homme carré, bien pris.
—Oui.
—Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?
—L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il tombait sur le pauvre blessé!
—Ce ne peut être Crillon, dit le roi.
—Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!
—Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en détail.
—Oui, raconte, dit Gabrielle.
Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée, traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria:
—Gabrielle! Gabrielle!
Chacun tressaillit.
—La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée.
—Sitôt revenu!… Il a des soupçons, pensa le roi.
—C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au petit volet du moulin.
—Je suis perdue!
—Silence! dit le roi.
—Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille vous chercher.
La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.
Le roi, avec sang-froid, leur dit:
—Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici.
—Mais Denis….
—Denis se taira, dit Gratienne.
Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre.
—J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre père.
—Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de
Coeuvres!… Oh! oui, ne disons rien au père.
—Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne s'impatiente pas.
—A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà
Gabrielle et Gratienne avaient sauté.
Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et
Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna.
Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme.
Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la Chaussée.
—Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme blond … Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du chagrin.